On
ne pense pas d’une manière continue, pas davantage qu’on ne sent d’une manière
continue. (…) Notre appareil à penser en état de chargement ne débite pas une
ligne ininterrompue, il fournit par éclairs, secousses, une masse disjointe
d’idées, images, souvenirs, notions, concepts, puis se détend avant que
l’esprit se réalise à l’état de conscience dans un nouvel acte.Sur cette
manière première l’écrivain éclairé par sa raison et son goût et guidé par un
but plus ou moins distinctement perçu travaille, mais il est impossible de
donner une image exacte des allures de la pensée si l’on ne tient pas compte du
blanc et de l’intermittence.
Tel est le vers essentiel et primordial,
l’élément premier du langage antérieur aux mots eux-mêmes : une idée
isolée par un blanc. Avant le mot une certaine intensité, qualité et proportion
de tension spirituelle.
[…[
Dans la prose les éléments primordiaux de la
pensée sont en quelque sorte laminés et soudés, raccordés pour l’œil, et leurs
ruptures natives sont artificiellement remplacées par des divisions logiques.
Les blancs du stade créateur ne sont plus rappelés que par les signes de la
ponctuation qui marquent les étapes dans le train uniforme du discours. Dans la
poésie, au contraire, le lingot a été accepté tel quel et soumis seulement à
une élaboration additionnelle (…).
Paul Claudel,
"Réflexions et propositions sur le vers français", dans Positions et propositions, Œuvres en prose, Pléiade, 1965, p. 3-4.
Pas
plus que l’inspiration, la poésie n’est un phénomène réservé à un petit nombre
de privilégiés. Pas plus que les couleurs ne sont réservées aux peintres.
Partout où il y a langage, partout où il y a des mots, il y a une poésie à
l’état latent.Ce n’est pas assez de dire et j’ai envie d’ajouter : partout
où il y a silence, un certain silence, partout où il y a attention, une
certaine attention, et surtout partout où il y a rapport, ce rapport secret, étranger à la logique et
prodigieusement fécond, entre les choses, les personnes et les idées qu’on
appelle l’analogie1 et
dont la rhétorique a fait la métaphore, il y a poésie. La texture même du
langage, et par conséquent de la pensée, est faite de métaphores… La poésie est
partout. Elle est partout, excepté dans les mauvais poètes.
(1) Saint Bonaventure
a donné la formule de l’analogie : A est à B comme C est à D.
Paul Claudel, "La Poésie est un art", dans Positions et propositions, Œuvres en prose, Pléiade, 1965, p. 54-55.
Je remercie Tristan Hordé pour cette contribution
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