Une librairie bondée, la présence de tous les
livres renforçant le climat de ferveur qui s’établit au fur et à mesure que les
uns et les autres (plus d’une cinquantaine de personnes) arrivent et
s’installent tant bien que mal, qui assis, qui debout, au milieu des comptoirs
de livres. Parmi ceux-ci, une très belle table composée, je choisis le mot à dessein, par Muriel Bonicel, la très
active responsable des rencontres, des lectures, de la poésie et sans doute de
bien autre chose encore à la librairie Tschann, boulevard Montparnasse, à
Paris. photos ©florence trocmé, de haut en bas, la vitrine de la librairie Tschann, Jean-Baptiste Para, Fanny Cottençon, François Lallier, Elodie Meunier, Alain Lévêque et la revue Port-des-Singes
[1] Europe,
mars 2007, n° 935 [2]
voir dans Poezibao la
fiche bio-bibliographique de Pierre-Albert Jourdan ainsi que les différents
extraits déjà publiés et notamment ceux
que j’ai choisis ce lundi 12 mars, au lendemain de la rencontre. [3]
Les autres temps forts de ce numéro étant un dossier Gérard de Nerval très
substantiel et une belle suite sur le poète tchouvache Aïgui
Une rencontre autour de Pierre-Albert Jourdan
Un dimanche après-midi, avec le soleil éclairant
les vitrines dédiées elles-aussi à celui qu’on célèbre : Pierre-Albert Jourdan,
en présence de son fils Gilles Jourdan et avec la participation de Elodie
Meunier, François Lallier, Alain Lévêque interrogés par Jean-Baptiste Para. Avec
trois temps de lectures de textes de l’auteur par Fanny Cottençon. Rencontre
organisée à l’occasion de la parution, dans le dernier numéro de la revue
Europe[1] d’un
fort cahier consacré à Pierre-Albert Jourdan[2]
En ouvrant l’entretien Jean-Baptiste Para, maître
d’œuvre du numéro de la revue Europe, a souligné combien il était opportun de
célébrer, en la librairie Tschann, « foyer de poésie », la mémoire de
Pierre-Albert Jourdan et son « pouvoir de luminescence ». Il a
présenté brièvement le numéro de la revue, sur laquelle je reviendrai ensuite, et
son cahier composé d’inédits et de contributions des proches et amis de l’écrivain.
Évoqué aussi l’exposition montée dans la librairie, cette table devant lui,
avec les divers livres de Pierre-Albert Jourdan et surtout une belle collection
de ce qui fut sa revue, Port-des-Singes.
Et dans les vitrines, des livres encore, des documents, des dessins de Pierre-Albert
Jourdan, d’Anne-Marie Jaccottet ou de Jacques Hartmann. Et rappelé la présence,
dans l’assistance, du fils de l’auteur, Gilles Jourdan.
L’expérience du monde
Il a très vite cédé la parole à Fanny Cottençon
pour une première série d’extraits de l’œuvre, ces « fragments »,
tardifs, le fragment étant devenu à partir d’un certain moment, la forme
privilégiée d’expression de P.-A. Jourdan. Très belle entrée en matière
permettant de se nourrir des mots du poète et d’inscrire en soi déjà quelques paroles
frappantes : « écrire par petites touches, de petites touches dures,
la brièveté issue du cœur », ou bien
« il y a tant à oublier. La
démesure de l’action. La plaie de l’action » et ce terrible
« toujours en retard les mots derrière la vitre » ou « je parle
en-deçà du lyrisme, devant la porte du jardin toujours fermée ». Je
choisis à dessein ces extraits pour évoquer cette « plume qui ne triche
pas, qui n’appuie pas, quasi silencieuse ».
Aspects que va développer François Lallier, qui a
bien connu P.-A. Jourdan rencontré dans les années 70 et qui a vécu avec lui
une sorte de compagnonnage. Au moment où ils se sont rencontrés, F. Lallier était
encore très jeune et centré sur Daumal et Jouve mais il explorait déjà la
question de la relation entre la poésie et une certaine expérience spirituelle ;
la question qui fut pour les deux amis le noyau de conversations nombreuses et
familières, lors de « fragments d’existence commune » autour de ce
point essentiel et premier, correspondant à la notion, chez Daumal, d’
« expérience fondamentale ». Cette rencontre du réel, ce réalisme,
donnés dans l’expérience, noyau de réalité sur lequel la poésie va pouvoir se
fonder. Il s’agit de s’approcher de quelque chose qui n’est pas dépendant des
mots, qui à la fois les déborde et les justifie.
L’écriture étant vécue comme
une approche de cette « frontière où les mots s’effacent parce qu’arrive
quelque chose d’autre, qui demande que l’on soit plus transparent ». Il y
a, pour François Lallier, à la fois un « dépouillement, un désencombrement
et une hospitalité » actifs en particulier dans les fragments entendus au
début de la rencontre. Expérience liée aussi à la terre de Provence, ce
territoire du Mont Ventoux [à Caromb, où se trouvait la maison où les Jourdan
passaient les vacances] « dans le dépouillement face à quelque chose qui
nous ignore, indifférent à nous et qui en même temps nous accueille ».
Présence
Fanny Cottençon donne ensuite des extraits de
Ciel absinthe, poèmes de 1973, texte
d’abord publié dans la revue La Traverse
de Paul de Roux et qui marque un moment du basculement dans l’œuvre, une
certaine déprise de la poésie (du vers) pour aller vers une autre forme
d’écriture.
Puis c’est au tour d’Elodie Meunier d’évoquer sa
rencontre non pas avec l’auteur qu’elle n’a pas connu [Pierre-Albert Jourdan
est mort en 1981, à l’âge
de 57 ans] mais mais avec les écrits, qui l'ont profondément nourrie et qu'elle essaie
de comprendre au plus juste et de faire mieux connaître depuis bientôt
dix ans. Dès ses premières lectures, elle fut sensible à cette
« dimension de recherche plus large, de présence plénière, de conscience
très profonde de soi, de l’autre, du monde », en accord bien sûr avec de
nombreuses traditions spirituelles, où il s’agit de « se défaire des
savoirs, ces branches mortes », une écriture qui sait qu’elle peut se
prendre pour une idole, et où le « tu » est réflexif, répondant ainsi
à la question posée par Jean-Baptiste Para de savoir si P.-A. Jourdan était un
« maître » : « un compagnon de recherche plus qu’un
maître » pour ses lecteurs. Une parole qui n’a rien de magistrale, une parole
« fraternelle, familière, exigeante ».
Port-des-Singes
Nouveau temps de lecture, occasion d’admirer
l’équilibre de cette rencontre, témoignages, analyses, sans pesanteur et retour
par trois fois aux
textes, sur lesquels on peut ensuite prendre appui pour
mieux comprendre ce qui se dit, pour se faire une image intérieure du poète. Cette
fois ce sont des extraits de l’Espace de
la perte, après un bref rappel de la bipolarisation de la vie entre l’Hay-les-Roses, la ville, un travail dans un ministère, cet univers urbain où
« personne ne nous regarde et où nous ne regardons personne » mais où
le poète est présent, note des visages, des expressions. On entend aussi le
très beau poème en prose « Rame » : « une seule rame, faite
de plus rien et peut-être tu verrais l’autre rive ? » et « cette
fête de ton corps soudain vide de questions ».
Alain Lévêque, très ému, parle de sa rencontre en
1976 avec P.-A. Jourdan, via la revue La
Traverse (huit numéros) de Paul de Roux et la
nécessité pour ce dernier de
passer en quelque sorte le flambeau à quelqu’un d’autre. Ce sera Pierre-Albert
Jourdan qui crée Port-des-Singes
(titre en référence à Le Mont Analogue
de René Daumal) et publiera neuf numéros de 1974 à sa mort (le dernier numéro
sera posthume) et qui va faire quelque chose de complètement différent de La Traverse.
Avant de parler de la revue, Alain Lévêque
insiste sur le fait que pour lui P.-A. Jourdan est avant tout un poète,
marquant peut-être ainsi une certaine réserve par rapport à la notion ambiguë
de spiritualité tant évoquée depuis le début de la rencontre. Il s’agit d’être
au monde de la manière la plus présente possible, le poète étant décrit comme
« un fou de la terre », en contact immédiat et en accord avec le
donné naturel du monde, dans un rapport presque jubilatoire, avec une forte
présence du corps (quelque chose du jazz, notion que l’on retrouve dans la
revue Europe dans un texte absolument magnifique de Jacques Réda). Un être
« accordé » donc, qui a ensuite
profondément souffert dans son existence de
salarié banlieusard. En forme d’anecdote, Alain Lévêque rapporte ce que
l’écrivain lui avait dit de lui, avant leur première rencontre, pour qu’il
puisse l’identifier « un petit mec avec une grande bacchante, qui
ressemble à Brassens ». Il revient sur Port-des-Singes,
revue conçue non pas comme une revue de poésie ni de spiritualité mais comme
« une secousse », une « action de sauvetage », pour
« se donner des compagnons de route », dans la recherche du sens qui
fonde la poésie. La revue est le prolongement de l’œuvre, « une gifle
tendre qu’il s’adresse et qu’il nous adresse ». Il ne voulait pas que des
écrivains « s’installent dans sa revue dans la satisfaction des
mots ». Projet d’une très haute exigence, puisqu’il s’agissait au fond en
même temps de dépasser et d’épouser la condition humaine dans ce qu’il a appelé
par ailleurs le « jardin de rattrapage ».
Un bref aperçu du cahier d’Europe
Pour conclure, quelques mots sur les 80 pages
consacrées à Pierre-Albert Jourdan dans le numéro de mars de la revue Europe[3] sous
le beau titre, « Pierre-Albert Jourdan, Le Souci du monde ». Textes
de réflexion, notamment une belle introduction du maître d’œuvre du dossier,
Elodie Meunier, mais aussi d’Yves Leclair, éditeur de l’œuvre au Mercure de
France, des inédits, fragment, poèmes, lettres
adressées par René Char, Philippe Jaccottet, Lorand Gaspar ou à sa fille
Fabienne, alors âgée de 12 ans (et disparue prématurément en novembre dernier
au moment où s’achevait la préparation de ce cahier d’hommage à son père). On
lira aussi ce texte de Jacques Réda que j’évoquais plus haut, des poèmes d’Yves
Bonnefoy et Paul de Roux et un grand entretien avec Roger Munier, des
contributions de Alain Lévêque revenant sur l’histoire de la revue Port-des-singes et de François Lallier
sur la rencontre Char/Jourdan, autour de « La Bataille de tisons ».
Il me semble que la seule énumération de ces noms
témoigne de l’importance de ce poète méconnu qu’est Pierre-Albert
Jourdan !
©florence trocmé