Je remercie Maryse Hache pour cette proposition
à mon père aveugle je racontais ce que je voyais
le doigt longeant la couture des choses
et toute ma vue tombant dans le noir
y formait, par les mots, des idées
: de telle sorte que les représentations
devenaient diaphanes
une mince pellicule, une apparence
sauvée in extremis par la voix
c’est cela peut-être que, de point en point
le même point errant, je le répète
je voudrais coudre ou tendre
ici maintenant en disciple de l’araignée
palpant les ondes autour de la pierre tombée
« j’existe »
joie et tourment à la même pointe
[ ...]
marchant dans la sciure des mots décomposés
les archéologues diront, voyant les traces et
palpant les vestiges « ici s’élevait »
tu leur diras de ma part – non, rien
rien ne s’élevait ni ici ni ailleurs tout tombait
tout était dans la chute depuis le commencement
tout tombait nous étions flocons d’avoine
légers dans la machine copeaux fragments de peau tatouée
échos dans la spirale images dans le miroir
tout tombait tout tombait lentement
et c’est ainsi que nous vivions.
Jean-Christophe Bailly, Basse continue, Seuil,
collection Fiction et Cie, mars 2000, « 26 »
p. 87 et « 60 », p. 202
Soixante « chants »
de prose coupée forment ici une spirale. Celle-ci part d’un point : la
tour Martelleo de Sandycove où Joyce plaça le début d’Ulysse. Les chants peuvent se lire comme un journal de bord, une
tentative prosodique, une épopée, un roman, un jeu de l’oie, une marelle. Ce
sont les déplacements de la tour (« c’est à mon tour d’y voir » qui
orientent le récitatif : spirale descendante dont les leitmotive et les
sautes engrangent et dispersent le matériau, dans l’espoir d’une nouvelle
donne.
À côté de la tour, l’araignée
orbitèle (celle qui tisse) et la périssoire (celle qui glisse) sont les
« sœurs » de la toupie sonore, tandis que ses « frères »
sont les sombres nuages du temps.
Jean-Christophe Bailly
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