À Miklós Radnóti,
poète hongrois de renom, dont on 'retrouva le corps dans un
charnier en 1946. Fouillant ses poches, sa veuve découvrit un carnet de (ses)
poèmes.
Mon esprit jette sa chapelure
dans le cours figé de la nuit.
Ce rite purificateur qui le
décharge du péché, pour nous,
Les Juifs, c'est Tashlich* :
les poches qu'on vide.
Nuit sous éteignoir, musée
des cendres humaines sous couvre-feu.
Les étoiles bégayent, leur
corolle disparaît, muselée de nuages.
Un grain de sang palpite sous
la lunule du pouce divin.
Apprenez que nos fondations
pour crématoires rasés ont de l'avenir.
Dans l'ivre clarté du jour je
rends hommage à leurs victimes.
Sachez que je raffole quand
même du parfum de verre du citronnier.
Que le bonheur c'est une
arthrite d'olivier qui me lance sous les rotules.
Que, malgré tout,
j'appartiens à l'orchestre du crime.
Qu'en mon corps vibrent
toujours les variations du renoncement.
(Mais, dites-moi, peut-on se
dégager de l'éphémère authentique ?)
Apaisées, mes lèvres ont la
rugueuse incohérence des feuilles sur le macadam.
Oui, mon esprit jette son
pain dur dans le cours durci de la nuit.
Et la lune pâle me la montre
aussi plate qu'un fond de cocotte.
La nuit est inertie absolue,
qu'anges ou démons créateurs
Neutralisent, couverture que
chaque camp tire à soi.
La nuit lisse rebondit comme
un trampoline
Qui me renvoie mes péchés en
pleine figure.
Comme paquets de mer, ils me
ruissellent sur les lèvres,
Ils me rentrent par les yeux,
par les dents.
Mon esprit regimbe tel un
cheval fou.
Je sais que les mains de tes
assassins ressemblaient aux miennes.
Et je comprends mon
impuissance, attablée que je suis au festin du néant,
Au bout d'un pèlerinage à ma
propre révélation.
Et j'ai honte de te dire, de
lire les poèmes que tu rayonnes sur ma peau.
Et le ciel n'a pas très envie
de me voir vider mes poches.
tiré de Against Forgetting: Twentieth
Century Poetry of Witness, sélection Carolyn Forché.
**Tashlich. Cérémonie du
Nouvel An juif. On se réunit près d'un cours d'eau où l'on vide ses poches des
miettes qu'elles contiennent. On se débarrasse ainsi symboliquement de ses
péchés.
Traduction d'un poème de
Yerra Sugarman, © Jean Migrenne, avril 2003. Cette traduction est parue dans le
numéro de la revue Europe n° 906, en octobre 2004, dans le dossier rassemblé par Marilyn Hacker sous le titre Les
frontières ouvertes de la poésie américaine, p. 326.
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la fiche de Yerra Sugarman
To Miklós Radnóti
Radnóti was
a well-known Hungarian poet, whose “body was exhumed from a mass grave in 1946.
His widow, going through his pockets, discovered a notebook full of [his]
poems.”
My mind throws its crumbs into the night’s stopped river.
This is its ceremony to cast off sin, to become pure,
What we Jews call Tashlich*, an emptying of pockets.
Night’s dark darkened by the museum of human ash, its lights switched
off.
The stars’ corollas stammer and, muzzled by clouds, vanish.
A spot of blood throbs under God’s moony thumbnail.
I would like you to know our foundations for burning flesh have not yet
been razed.
I pay their victims homage by day’s inebriated bright.
But understand, I still love the glass scent given off by groves of
lemon.
I gladly feel the olive trees’ arthritic branches pulsing in my knees.
And despite everything, I participate in the crime of music.
My body still an instrument, strums its many forms of abandonment.
(Although I ask you whether what’s truly ephemeral can be abandoned.)
My lips, after passion, scrape like leaves along pavement, incoherent,
tarrying…
Yes, my mind flings crusts into the night’s taut river.
And I see by the moon’s weak lamp, it’s as flat as the bottom of a pot.
The night so motionless, it seems an inertia devised by angels or
devils,
Who pull on it from both ends.
The night’s surface like a trampoline, resistant, rubber.
And so, my sins fly back at me.
They splash my face like spindrift, leaving river on my lips.
They reenter me through my eyes and teeth,
As my mind rears up, a wild horse.
For I understand, you were murdered by hands like mine.
And I understand I am helpless, a reveler at the table of the void,
A pilgrim who’s journeyed only to discover herself.
And I’m ashamed to speak you or read the poems you shine on my skin.
And the sky does not kindly let me empty my pockets.
*Tashlich means “cast off.” It’s
a ceremony that takes place during the Jewish New Year. People gather at a body
of water and empty into it crumbs from their pockets. This symbolizes a ridding
of sins.
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