Ubiquité
Obsédante montagne ! Moi-même en haut, libre dans le
soleil, cherchant quelqu’un d’oublié ou d’absent.
Moi-même en bas du gouffre, au même instant.
Là-haut je vais je viens, je suis à tous les carrefour de
l’air. L’herbe est très verte et la buée traversée de lumière m’entoure des
pieds à la tête. Gai, gai, je chante et cependant je sais.
Je sais qui va mourir en bas : c’est moi, c’est bien
moi sur les roches en pente, bleues de mousse et glissantes de glace. Le fleuve
resserré entre deux parois proches coule noir, étroit et secret, profond abîme.
Il paraît immobile. Il se tait. Il attend.
Je vais tomber dans l’huile froide et glauque de ses eaux.
Je vais tomber. Je sais que c’est inévitable.
- et moi qui chante et qui convoque la vie là-haut dans
l’impérissable clarté, je ne peux rien pour empêcher ma mort.
Jean Tardieu, in La première personne du singulier, In Œuvres, Quarto/Gallimard, 2003, p. 486.
voir la fiche bio-bibliographique de Jean Tardieu
Commentaires