Le silence c’est la mort donc le silence n’existe pas sinon tu ne serais pas là pour le briser avec tes mots.
Qui s’est assis quelques minutes dans une chambre anéchoïque s’apercevra que son corps est un orchestre, contemporain de lui-même, dont l’écoute est une révélation. Il n’écoutera que la grosse caisse de son cœur au battement récalcitrant d’inquiétantes extrasystoles ; il ne réalisera pas tout de suite que ce bruit de chalumeau oxycarbonique provient de ses narines ; certains bruits fanfaronnant du ventre lui rappelleront que si son corps est un écrin de paroles comme de cris, il est également l’étui d’un cor sonnant des bat-l’eau qui sonnera un jour sa propre curée.
Il n’y avait pas de musique à la maison sinon celle qui accompagnait les paroles des chansons écoutées au transistor des ou bien à l’occasion des émissions de variétés à la télévision. Je reçus le cadeau d’un électrophone pour mon treizième anniversaire, un tourne-disque en forme de valise trapézoïdale à coque de carton plastifiée couleur havane. Avec cette valise perforée à l’endroit du haut-parleur pour que le son ne s’asphyxie pas, laquelle ne pouvait contenir que l’équivalent d’une brosse à dent à un poil et un seul mais inusable, que de « voyages splendides » n’ai-je pas accomplis.
L’achat de disques entra alors en compétition avec celui de livres de poche sachant que je me les procurais chez le même marchand de journaux qui vendait également des articles de papeterie et quelques disques de grande diffusion et que le montant de mon argent de poche m'obligeait à faire des choix difficiles.
C’est ainsi que j’achetais le disque n°1 de la série Discollection produite par Sélection du Reader’s digest. Cela m’était une garantie de qualité puisque ma mère lisait Sélection dans de beaux livres reliés simili cuir couleur havane aux multiples titres imprimés en doré sur dos. Je pus dès lors satisfaire ma connaissance de la musique « classique », c'est ainsi qu'à l'école on m’avait appris à nommer la catégorie dont relevaient les morceaux choisis joués par des musiciens filmés à la télévision : pensez, de la musique sans parole, qui ne racontait pas d'histoires mais suscitait de nouveaux mondes, indescriptibles et pourtant tellement concrets, dans lesquels j’aimais m’échapper et qui me comprenaient.
Voici le programme de ce disque n°1 que j’ai sous les yeux et que je recopie :
Face A : W.A. MOZART, Le mariage de Figaro, ouverture. (Orchestre de la Société des Concerts Symphoniques de Paris, direction : René Leibowitz.) – Petite Musique de nuit : Allegro, Romanza andantino, Menuetto allegretto, Rondo Allegro. (Orchestre de l’Opéra d’Etat de Vienne, direction : Victor Desarzens.) – Promenade en traîneau. (Orchestre de l’Opéra d’Etat de Vienne, direction : Joseph Leo Gruber.)
Face B : PAGES CELEBRES, Largo (Haendel). (Orchestre Philarmonique de Rome, direction : Massimo Freccia.) – Rosamunde, Entracte n°2 (Schubert). Orchestre de l’Opéra d’Etat de Vienne, direction : Victor Desarzens.) – Mouvement perpétuel (Paganini). (Nouvel Orchestre Symphonique de Londres, direction : Alexandre Gibson.) – Marche militaire (Schubert). (Orchestre de l’Opéra d’Etat de Vienne, direction : Joseph Leo Gruber.) – Farandole de « L’Arlésienne » (Bizet). (Orchestre Beecham promenade, direction : Gilbert Vinter.)
Je l’écoutais et le réécoutais et je dépensais mon argent de poche les semaines suivantes, dès leur parution, dans l’achat des disques n°2, 3 et 4 avec le sentiment de combler un manque de connaissance fondamentale, de procéder à l’acquisition d’une sorte de diplôme de plaisir que cette collection me garantissait en me donnant accès aux chefs d’œuvres canoniques pour un rapport qualité-prix battant tous les records: de Beethoven, les ouvertures Egmont et Léonore, de Frédéric Chopin Les Sylphides (disque n°2) ; de Rossini l’ouverture de Guillaume Tell et de Verdi la Marche des trompettes d’Aïda suivie des Grandes Ouvertures de Mendelssohn, Humperdinck, Offenbach (disque n°3) ; de Beethoven, Chopin, Schumann, Paderewski, Liszt, Debussy, Rachmaninov, Brahms, Rubinstein, les Pages Favorites du piano (disque n°4). Je constate aujourd’hui sur internet que l’on peut toujours se procurer cette Discollection et que les disques au nombre de 12 y sont vendus en ligne au prix unitaire compris entre 1€ et10€, 1€ devait être approximativement le prix d’alors qui devait tourner autour de 5 Fr.
Leur écoute me délivre encore aujourd’hui la même et belle émotion, tous crachotements traités par le filtre passe-haut de la mémoire, dont les interprétations surpassent toutes celles des mêmes œuvres que j’ai pu écouter depuis, sauf que juge et partie, je sais bien que leur qualité demeurera pour jamais, pour vous, sujette à caution.
Mais le disque qui surpassa les quatre autres fut celui pour lequel j’opérai un choix personnel pour la première fois au lieu que son programme me fut imposé par des circonstances matérielles accentuées par mon ignorance totale. Ce premier disque pour l'achat au prix fort duquel je dus dépenser toutes mes économies : les Tableaux d’une exposition de Modest Moussorgsky aux quatre murs de ma mémoire desquels ils demeureront pour toujours accrochés phonographiquement.
Les Tableaux face A sont suivis face B d’une série d’œuvres pour piano de Claude Debussy : Clair de lune, La cathédrale engloutie, Golliwogg’s Cake Walk dans l’interprétation de Gwenneth Pryor pour mfp (1969), insurpassable elle aussi, les mêmes causes produisant les mêmes jugements subjectifs mais vrais.
Il s'agit de la partition pour piano composée en 1874, jamais publiée du vivant du compositeur dont les fulgurantes innovations lui furent inspirées par le chagrin, sinon directement soufflées, par l'ami peintre trop tôt parti : une composition dont il put juger du caractère avant-gardiste au scepticisme des auditeurs auxquels il essaya de les faire écouter-voir, ceci que l’on peut lire au dos de la pochette du 33 tours et qui dû me frapper, qu’une musique puisse exprimer précisément cela.
Je ne parle pas de la transcription pour orchestre que Maurice Ravel en a fait près d’un demi-siècle après, aussi géniale soit-elle, qui fit la gloire posthume de ces pages inouïes de Moussorgsky, une réplique gonflée par une imagination timbrique hors pair mais qui ne peut rendre justice à cette émotion primordiale que le piano peut seul polyphoniquement exprimer, raconter ce voyage d'outrâme comme Yvan Mignot a traduit le mot zaoum inventé par Alexeï Kroutchonykh et Velimir Khlebnikov, ‘’au-delà de l'esprit’’.
ti dam ti dam timm
ti dam de damm
tidade damm
tidade dam dam
…
Est-ce ainsi que la musique parviendrait à me délivrer des mots, à m’en libérer au sens d’élargir comme d’en susciter : à résoudre ce dilemme. Il y a bien des choses sur lesquelles les mots butent même en se signant aux quatre sens, se retournent contre eux-mêmes, tombent la tête la première. De ces choses de l’ordre du bonheur ou du malheur qui nous poussent dedans au spectacle du monde.
De ces choses que les mots à vouloir les exprimer, d’exprimer les mots augmenteraient le malheur dans le malheur, oblitérerait le bonheur, sauf, sauf à tenter de verbaliser le pourquoi de cette impuissance et il faut beaucoup de force pour cela : là résiderait la puissance des mots, la probabilité du poème.
D’accord avec Ludwig Wittgenstein, ce dont on ne peut parler, il faut le taire, mais de cette impossibilité à dire vrai, de ce mutisme dans lequel me souffre ou me jouit la chose qui glace ou pulvérise, me, ou, nous, et, deux, de ce bégaiement quand du mot le sens n’est presque plus qu’un son, deux ne fait presque plus qu’un, plus qu’une alors la probabilité de présence ici et maintenant, faire de cela musique au nom du poème.
(à suivre)
Christian Désagulier