En bas mes deux filles dorment, je prends quelques notes sur la musique de Hanns Eisler, le beau-père tant aimé de ma mère, Michèle, le mari choyé de ma grand-mère Steffy. Et je songe à ce qu’on transmet de son enfance à ses propres enfants.
Personnage multiple. Eisler (1898-1962) était l’un des élèves préférés de Schönberg, l’un des plus proches amis de Brecht, un amoureux des lettres et de la musique, un antifasciste de toujours, j’en passe. Vienne, Berlin. Dodécaphonisme, chants ouvriers, musique de chambre. 1933, fuite, lutte. Voyages, vaches maigres, colères, espoirs. Hollywood, musiques de film, lieder. Après des années d’exil, il s’est installé en Allemagne de l’Est. Il a composé encore, connu honneurs, frustrations, plaisirs et déboires, puis est mort, encore jeune, déjà usé, après avoir achevé ses Chants graves pour baryton et orchestre à cordes. Trajectoire singulière. Et l’on songe qu’en privé, lorsqu’il évoquait l’un de ses plus belles pièces, ses 14 manières de décrire la pluie opus 70, il parlait de « 14 manières d’être triste avec dignité ». Un petit homme rond qui certainement préférait une belle femme, une bonne bouteille, un jeu d’échecs et des amis fidèles aux honneurs et aux tribunes officielles. Un grand compositeur. Insolent, brillant, inattendu, abrupt !
Souvenirs de mon enfance. Lui n’était plus là. Hanns : les récits, les photos, les visites de Steffy à Paris ; Eisler : découverte d’un univers, énergie, élégance morale, humour. A travers les disques bien sûr, dont l’appartement était plein. J’avais mes préférés.
Un disque NOVA, avec plusieurs des Suites pour orchestre composées par Eisler dans les années 1930, ainsi que la Kleine Sinfonie, ce bijou. Un disque que j’ai joué, rejoué, même emmené à l’école primaire pour partager mon enthousiasme, des morceaux qui sont encore parmi ceux que j’aime le plus, tout en fraîcheur, rebond, inconscience et mélancolie, fureur et grâce cubiste.
Un autre disque, d’autres souvenirs. Lieder mit Gisela May. Sobriété, simplicité. Grain de la voix, grain de l’histoire. Ein Pferd klagt an, Der Graben, Und was bekam des Soldaten Weib, etc. D’une évidente beauté. Et puis les Wiegenlieder einer proletarischen Mutter (opus 33), sur des mots de Brecht, ces berceuses d’une mère prolétarienne. La grande Gisela May ! L’actrice du Berliner Ensemble que Hanns avait découverte et dont il avait fait l’une de ses plus parfaites interprètes. Et rauque et précise. Il lui avait appris à ne pas en rajouter.
En 2013, à Berlin, un concert mémorable. La musique était d’Eisler, Winnie Böwe, la jeune chanteuse, avait le public dans sa poche, ce n’était pas « la » May : Gisela était là, assise à côté de moi dans la salle, attentive. Et soudain les Wiegenlieder, et tout se mêlait : cette voix nouvelle, la présence vive et amicale de Gisela, et dans ma tête son interprétation de ces mêmes chansons.
Des berceuses qu’il m’arrive de fredonner à Gaby et Rosa, comme je l’ai fait ce soir, avant d’aller prendre quelques notes en écoutant ces disques d’Eisler, et d’autres qui me sont chers.
Daniel Pozner
Kleine Sinfonie op. 29
Suite für Orchester Nr. 5 op. 34
Vierzehn Arten den Regen zu beschreiben op. 70
Der Graben
Ernste Gesänge
Et puis Nina Hagen :
Im Gefängnis zu singen
Passer la souris sur l'image et cliquer sur les points rouges pour accéder aux vidéos.