Chopin, les Préludes de Chopin sont (font naître, découvrent) ma première émotion musicale, de musique dite classique.
Chez nous la musique était omniprésente, car ma mère ne supportait pas le silence - et encore maintenant, alors qu'elle approche de ses 90 ans. C'était en continu un flot ininterrompu de sons, type Europe1 ou RTL avec les hits, les tubes et les reprises, toute cette variété que l'on retrouve maintenant sur radio Nostalgie.
Lorsque j'ai eu une dizaine d'années on m'a offert un tourne-disque et deux disques de musique classique, dont l’un au liseré jaune à arabesque noire, Deutsche Grammophon (je n'étais pas peu fière), le top de la modernité : les Préludes de Chopin et le concerto pour violon en ré majeur op. 77 de Brahms. Ils ont usé plus d'un diamant (comme on appelait à l'époque ce qu'il fallait placer sous le bras amovible, délicatement, ce qui reposait et suivait les sillons en emmenant parfois sur ce chemin unique et concentrique de minuscules duvets de poussières) (et le son, lorsqu'on posait trop violemment ce bras, un bruit de déchirure criante, exactement comme si on blessait quelque chose ou quelqu'un).
Aussi, pour les avoir écoutés des milliers de fois, je connais bien les Préludes de Chopin, je les connais à l'intime, parce qu'ils étaient là quand je lisais sur mon lit, quand je peinais sur mes devoirs, quand j'apprenais à vivre à cette période si rude, si fragile de la pré-adolescence. Ils étaient là pour m'aider à grandir.
Je les connais à l'intime comme on connaît un ami proche. C'est-à-dire que ce qu'ils signifient pour moi n'est pas équivalent à ce qu'ils disent aux autres. C'est une relation singulière. Si je rencontre quelqu'un avec qui parler des Préludes, je sais qu'il y aura des pans immenses que je ne pourrais pas partager, alors même que nous aurons entendu les mêmes notes de musique.
Aussi, quand je lis ce que dit Gide du Prélude n°2, je reconnais une silhouette vague mais étrangère, vaguement ressemblante à une connaissance peut-être, mais non, ce n'est pas la forme humaine que je "sais".
La main gauche n'est ni une lutte ni un glas. Elle est une avancée sur deux jambes, une tentative d'escalade, et le sommet est haut, et la rocaille dangereuse, on pourrait dévaler à tout moment. C'est une ascension lente où chaque pas est une hypothèse qui pourrait s'avérer fatale. La main gauche est un corps qui se penche pour avancer, se gardant du vertige, un corps qui contrôle ses gestes du mieux qu'il peut pour maîtriser le vide sous les pas (l'avancée sur un pont de singe, la vie). La main droite est la tête. Les yeux qui voient au loin, le ciel, un épervier. Les yeux qui envisagent ce qui plus loin ne peut s'atteindre et ce qu'on laisse derrière soi, les mains qu'on ne peut plus tenir, ceux qui s'éloignent, ceux qu'on voudrait tenir serrés. L'espoir. Les yeux envisagent l'espoir. Ils sont calmes. Ils constatent. Ils s'arrêtent, se posent devant l'immensité et pensent. Et aiment. Et s'apaisent. Nous sommes tout et nous ne sommes rien, voilà ce qu'ils lisent dans les nuages. Les jambes suivent.
Le monde entrevu là n'est pas froid ni dénué de tendresse. Il est un centre, l'humanité profonde qui nous lie tous. Il n'est fait que d'amour (la vie, la mort, l'amour les contient tous les deux).
Alors en lisant Gide je pense : la musique a cette qualité particulière de mettre au jour ce que nous sommes vraiment, les passions qui nous meuvent, nos inquiétudes, ce qui nous tient, notre colonne vertébrale. Sans doute ici pour Gide la peur, la très grande peur de vivre sans être aimé. Sans doute pour moi la certitude (malgré l'intellect, le savoir, la maîtrise) d'être un corps transpercé d'émotions, perpétuellement.
Christine Jeanney