Muzibao inaugure aujourd’hui une nouvelle rubrique, « un disque, une vie ».
Il s’agira de solliciter des textes qui rapportent l’expérience de la découverte, de l’écoute d’un disque, un jour, dans une vie. Son importance, son influence. Muzibao demandera aux écrivains qui accepteront le principe de ne pas simplement parler de manière savante de l’œuvre ou de l’enregistrement, mais aussi de rendre compte, dans la mesure du possible et au besoin avec des anecdotes, la présence de ce disque dans leur vie, voire dans leur création.
C’est le poète Patrick Beurard-Valdoye qui ouvre cette nouvelle rubrique.
Patrick Beurard-Valdoye
Zápisník zmizelého
Habitant Berlin-Ouest, je me rendais de temps en temps à l'Est, où j'avais mes petits rituels. Comme il fallait, pour obtenir le visa journalier, changer 25 D.Mark en devises, à dépenser dans la journée - ce qui représentait une somme assez importante vu le coût de la vie en DDR (RDA) - je finissais la balade dans une librairie d'État, où j'achetais les classiques de la littérature allemande, ainsi que dans un magasin de musique.
Les disques disponibles du moment étaient exposés de face sur un long présentoir derrière le comptoir. Une dame en blouse servait. Je montrais du doigt tel disque, tel autre, puis tel autre, et je sortais avec une dizaine de Bach, ou un tiers de l'œuvre complète de Béla Bartók chez Hungaroton.
Un soir, il y eut un disque d'un compositeur dont je connaissais seulement de nom : Leoš Janáček. Je fus surtout intrigué par le titre Zápisník zmizelého.
Pas tout à fait. Ce qui m'intrigua, car inhabituel dans le bloc-Est, c'était justement que la jaquette du vinyle était entièrement en anglais. Les noms d'artistes étaient écrits en tchèque : The Diary of One Who disappeared.
J'ignorais tout de l'œuvre, et l'employée commençait à s'irriter devant mon indécision. Alors je l'ai acheté pour ce magnifique titre, mais aussi à cause du design graphique de la jaquette, qui détonait dans tout le magasin. Sur fond noir le nom Janáček sans prénom apparaissait en blanc. Le titre en jaune formait des lettres non alignées. La typographie imitait un caractère de machine à écrire agrandi. Il n'y avait aucune image. Le disque fut édité par Supraphon, enregistré à Prague en 1978. Les artistes étaient : Jozef Páleníček (piano) ; Vilém Přibyl (ténor) ; Libuše Monava (contralto), et le chœur de femmes s'appelait Pavel Kühn. Cette version est certainement à présent introuvable, sauf en collector.
J'ai sitôt été fasciné par ce Journal d'un disparu, cette forme d'opéra de chambre, ces sonorités prenantes et surprenantes, ces harmonies inhabituelles. Je l'écoutais souvent le matin.
Isabelle Vorle, que j'avais rencontrée quelques années plus tard, en mon absence tomba sur ce vinyle, et eut envie de découvrir l'œuvre. À son tour fascinée, elle fut d'emblée certaine qu'un jour elle créerait quelque chose à partir de cette musique. Elle avait remarqué que le livret, en plusieurs langues, évoquait l'histoire d'un paysan morave disparaissant avec son amoureuse tsigane, laissant un journal de bord. Lectrice de poésie elle était sensible au cycle de poèmes du livret.
Quinze ans plus tard, nous avons eu l'occasion de mener en parallèle deux projets - elle, un film, moi, un livre - qui avait pour cadre la Moravie, la culture des Rroms, en nous approchant de Janáček (de mon côté, il y avait également Sigmund Freud, qui passa son enfance dans un village voisin). Le cœur de notre périple était Le journal d'un disparu.
Nous avons séjourné à Brno, et dans la campagne de la Moravie du Nord où Janáček résidait ; nous avons marché sur un sentier herbeux, et les forêts de hêtres de Hukvaldi ; nous avons pu voir la partition originale aux archives, erré dans les lieux où le poème fut écrit par le poète Jozef Kalda dans les années 1910 ; appris à quel point Janáček était l'avocat virulent des Rroms persécutés ; mais aussi comment il composait des segments mélodiques transcrits à partir de l'intonation d'une voix de femme parlant, ou d'un coup de tonnerre.
J'ai écrit une partie de mon Gadjo-Migrandt, et Isabelle a travaillé durant cinq ans à la réalisation de son film, et pour ce faire, impulsa le projet d'un spectacle avec chanteurs et pianiste, qui fut donné au Centre culturel tchèque. Il s'agit d'un film expérimental autoproduit, avec en fond sonore l'exécution du Journal d'un disparu.
J'ai tellement entendu des bribes de l'œuvre lors du montage du film durant toutes ces années, qu'il n'y a que quelques mois que je peux réécouter Le journal d'un disparu !!
Patrick Beurard-Valdoye
On peut voir les deux extraits du film d’Isabelle Vorle ici et ici
Patrick Beurard-Valdoye est un poète français qui pratique les Arts poétiques. On peut découvrir sa bibliographie complète ici. On peut retrouver sur le site Poezibao de nombreux extraits de ses livres, des notes de lecture, des entretiens, etc.
Muzibao propose également ce documentaire de la BBC, en anglais, sur ce Journal d'un disparu : Ian Bostridge (accompagné au piano par Thomas Adès) revient longuement sur l’œuvre et en donne de grands extraits.