Le label La Dolce Volta se singularise par des disques très pensés, avec une conjonction travaillée des programmes et des interprètes. Ici c’est une rencontre assez stupéfiante qui se fait entre l’œuvre pour piano de Manuel de Falla et le pianiste Wilhem Latchoumia.
Le pianiste a certes le goût de la musique contemporaine et il a travaillé avec des compositeurs tels que Pierre Boulez, Gilbert Amy, Michael Jarrell, Jonathan Harvey, Pierre Jodlowski, etc. Il joue Cage mais il sait aussi explorer d’autres domaines, toujours avec une approche personnelle et recherchée. On peut évoquer par exemple son disque Extase maxima, autour de Wagner, paru en 2014 également à La Dolce Volta.
Il se penche ici sur l’œuvre pour piano de Manuel de Falla (1876-1946). Et s’exprime à son sujet dans un riche entretien, dans le livret : « Chez Falla, le corpus est resserré, mais surtout il présente une unité de style, une cohérence, je ne me sentais pas confronté à plusieurs périodes échelonnées au cours de la vie d’un compositeur, mais bien à un ensemble dont les parties constituaient un tout. Si la pièce maîtresse est bien la Fantasia baetica, et elle l’est, alors toutes les autres œuvres gravitent autour ».
Ce qui frappe à l’écoute du disque c’est l’étendue des possibilités de Wilhem Latchoumia : qualités strictement pianistiques bien sûr, mais cela c’est relativement banal, sauf que cette technique le dote d’une palette inouïe de couleurs et d’une possibilité de créer des climats très divers et contrastés. On note en particulier un grand art des transitions, avec une capacité à mener un crescendo ou un diminuendo dans une portion de temps très courte. Il obtient aussi parfois des effets que l’on entend rarement avec un piano, un peu comme un ruban qui oscille entre deux positions. Et s’il rend bien le climat de ces pièces, évidemment marquées par l’Espagne, on n’a rien ici de folklorique ou de superficiel ; le pianiste s’est imprégné du « Cante jondo, cette voix gitane mariée à de la musique dite classique » et a aussi découvert au même moment « la Zarzuela, toute une culture un autre monde ». Mais, dit-il, « Comme le fait Bartók, Falla emploie des éléments de musique folklorique pour les transcender ».
Lui, Wilhem Latchoumia, semble faire de même avec tout cet héritage sous-jacent.
Ressources
→ On peut écouter de nombreux extraits du disque ici
→ Présentation du disque sur le site de la Dolce Volta :
Le premier instrument de Manuel de Falla fut le piano. Les Quatre Pièces espagnoles sont autant des paysages sonores qu’un hommage à Isaac Albeniz, modèle indépassable.
A partir du clavier en noir et blanc il imagina les couleurs de son orchestre vif, sec, crépitant comme un immense ensemble de percussions de timbres. La précision ascétique de sa pensée musicale s’incarne dans la Fantaisie bétique, où règne un soleil meurtrier, mais l’imagination de son univers créatif réincarne aussi le ton néo-baroque du Tricorne dans un instrument qui se souvient de Scarlatti.
Pourtant ce piano-monde est d’abord celui de l’Andalousie gitane, lorsque le compositeur décide d’y résumer le petit orchestre de la version originale de L’Amour sorcier qui ne se limite pas au brio de la Danse du feu : un théâtre s’y incarne, toute une culture du Cante jondo s’y sublime, transportant l’auditeur dans les sortilèges d’un cercle flamenco, piano-guitare, piano-voix où se sédimente le chant immémorial d’une Espagne multiple dont le jeu brillant et profond de Wilhem Latchoumia dit tout.
Photo ©Laetitia Perbet
→ Une courte mais très remarquable vidéo de Wilhem Latchoumia, à propos de John Cage, jouant une œuvre brève pour piano préparé, A room, de John Cage.
lien de la vidéo
On peut voir aussi ce récital « Une soirée dans Grenade », lien de la vidéo, durée, 1h04. Magnifique Debussy en ouverture.
Manuel de Falla (1876-1946). Cuatro piezas espanolas, Homenage (Le Tombeau de Claude Debussy, El sombero de tres picos, Canto de los remeros del Volga, El amor brujo, Pour le Tombeau de Paul Dukas, Fantasia beatica, Wilhem Latchoumia, piano. Enregistré en mars 2016 dans l’auditorium du Conservatoire du Grand Cahors. LDV 27. Durée : 63,27.