Choses qui font battre le coeur
(selon Sei Shônagon en ses Notes de chevet, aux alentours de l’an 1000)
Jean-Luc Choplin, qui prend la direction de la Seine Musicale, sur l’île Seguin, le nouveau lieu pour la musique à Paris et Boulogne Billancourt, évoque dans l’émission en Pistes sa visite, avec Olivier Latry, de l’orgue de Notre-Dame de Paris, de nuit (39 secondes) :
Jean-Luc Choplin et Olivier Latry
On peut voir ici Pierre Cochereau et Olivier Latry jouant La Passacaille et fugue en do mineur de Jean-Sébastien Bach sur cet orgue de Notre Dame.
Pierre Cochereau le tout début seulement, puis Olivier Latry vers 2’30, après un gros plan sur la fameuse rosace !
Lien de la vidéo, durée 14'53
Les soirs d’hiver à Lübeck
Cette anecdote relatée par Jean-Luc Choplin peut renvoyer à l’évocation des soirs d’hiver que le tout jeune Jean-Sébastien Bach passait avec son vénéré Buxtehude, à la tribune de l’orgue, dans une église de Lübeck, lors de la longue visite de trois mois qu’il lui rendit en 1705, à l’époque de Noël.
Cette visite, on peut la « rêver » dans le merveilleux livre que Gilles Cantagrel a consacré à cette rencontre, quasi mythique, de Bach et de Buxtehude, à Lübeck, en 1705, alors que Bach à vingt ans et qu’il est venu à pied d’Arnstadt, à plus de 300 kms de là, en passant par la lande de Lunebourg : « Les deux musiciens et les deux souffleurs descendent de la tribune et se rendent au grand orgue, où Sebastian avait vu hier le maître dans l’exercice de ses fonctions. Cette fois, c’est Buxtehude qui s’installe d’abord aux claviers et entonne un grandiose praeludium. En fa dièse mineur, ce "ton de la chèvre", impraticable, interdit… !... ».(p.51) S’ensuit toute une conversation entre les deux musiciens, Buxtehude portant à la connaissance de Bach, qui en entend parler pour la première fois, la question du tempérament ; « Il y a maintenant près de vingt-cinq ans, raconte Buxtehude, que mon ami Andreas Werckmeister, le facteur d’orgue mathématicien (…) a jeté les bases d’une nouvelle manière d’accorder les instruments à clavier, telle qu’on puisse pratiquer toutes les tonalités sans craindre le diabolus in musica, la quinte du loup ou le ton de la chèvre. (…) Sitôt qu’il m’en a fait la démonstration, j’ai fait réaccorder entièrement mes deux orgues sur les bases nouvelles de ce qu’il appelle à juste titre le "bon tempérament". (Gilles Cantagrel, La Rencontre de Lübeck, p. 51 et 52).
Ce livre est comme une sorte de « fantaisie » sur les noms de Bach et de Buxtehude, très documentée, très plausible mais ne reposant que sur quelques phrases de Carl Philipp Emanuel Bach qui, parlant de son père, écrivit « il entrepris un voyage à Lübeck, qui plus est à pied, pour y écouter Dietrich Buxtehude, célèbre organiste à cette époque de l’église Saint-Marie de cette ville. Il y séjourna trois mois, non sans profit pour lui-même, et revint ensuite à Arnstadt. » (p.185). À partir de là Gilles Cantagrel a procédé à une sorte de reconstitution, avec comme points forts, les deux grandes cérémonies, Abendmusiken exceptionnelles, organisées à Lübeck en décembre 1705, pour commémorer la disparition de l’empereur Léopold 1er et l’élection de son successeur, Joseph 1er. Gilles Cantagrel prête de nombreuses et belles réflexions à Buxtehude sur le sens de la musique en rapport avec la création et Dieu, sur la symbolique des nombres, sur la question du tempérament en musique, etc. C’est érudit mais en même temps très facile à lire.
Lire :
Gilles Cantragrel, La Rencontre de Lübeck, Bach et Buxtehude, 196 p. Desclée de Brouwer, 2015, 17.90€
Écouter :
Le début d’une conférence (une dizaine de minutes) de Gilles Cantagrel autour de ce livre (écoutable dans son intégralité sur Canal Académie sur abonnement.
Découvrir :
Parmi les parutions discographiques récentes, fantasticus, un disque d’orgue consacré par Olivier Vernet à trois tenants de ce style incarné si magistralement par Dietrich Buxtehude, le stylus fantasticus : Bruhns, Hanff et Kneller.
Voici une très belle toccata de Buxtehude interprétée par Bernard Focroulle à l’orgue Schnitger de St. Ludgeri à Norden.
Connaître :
Le stylus phantasticus est un style musical baroque allemand. Sous l'influence de la musique pour clavier des italiens Claudio Merulo et Girolamo Frescobaldi, certains organistes du XVIIe siècle, en particulier Johann Jakob Froberger (élève de Frescobaldi) adoptent un jeu caractérisé par la virtuosité, l'invention et l'improvisation, et sans fil mélodique. (source)