Appeaux
Relisant pour publication les variations de Boris Wolowiec autour du livre de Laurent Albarracin, Le Grand Chosier, je relève cela : « les choses sont aussi pour Albarracin des sortes d’appeaux. Les choses sont les appeaux du langage, les appeaux du verbe. Chaque chose apparait à la fois comme un appeau du monde et un appeau du verbe pour dire le monde. »
Le prodige de la poésie
et toujours de Boris Wolowiec : « Comme si la diversité et la variation de la forme des choses étaient leur façon à elles d’user du langage qu’elles n’ont pas, d’en être la fable par leur seule métamorphose en elles-mêmes. Pour Albarracin, la voix des choses fabule le langage. L’appel taciturne des choses fabule paradoxalement le langage même. Pour Albarracin, la voix taciturne des choses, l’appel taciturne des choses provoque, évoque, invoque, exclame la fable du langage même. Pour Albarracin, l’existence des choses fabule l’existence du langage, l’existence inexpressive du langage. Albarracin sait ainsi que ce sont à la fois les choses et le langage qui apparaissent taciturnes. Et le prodige de la poésie c’est précisément le geste de savoir comment donner à la fois la parole aux choses grâce au langage et aussi de manière paradoxale la parole au langage grâce aux choses. En effet de quoi parlerait le langage si les choses du monde n’existaient pas ? Si les choses du monde n’existaient pas le langage ne saurait pas de quoi parler. »
Entre absence et présence
« C’est comme si pour Albarracin les choses apparaissaient incarcérées à l’intérieur d’une pulsation entre présence et absence, incarcérés entre les tenailles de ténuité d’une hésitation sinusoïdale. Et la virtuosité de la poésie serait ainsi de parvenir à capter, à ravir la chose par le geste de saisir au vol à la fois sa présence et son absence, sa présence comme son absence. »
Voix, avec Ryoko Sekiguchi
Ce matin, préparant l’anthologie permanente de Poezibao, cela qui m’ouvre des perspectives presqu’infinies : « L’objectif, ou plutôt la morale à extraire à la lecture de ce livre, est seulement ceci : enregistrez la voix de ceux qui vous sont chers. Dans la littérature, il arrive qu’on délivre des conseils valables dans la vie quotidienne. Mon conseil, le seul que j’aie jamais donné dans un livre, vous servira un jour, j’en suis sûre. Même si cette voix, enregistrée, peut troubler votre temporalité à jamais. »
(Ryōko Sekiguchi, La Voix sombre, P.O.L., 2015, pp. 7 à 11)
D’autant plus troublant que j’ai rencontré à plusieurs reprises une allusion à cette poète franco-japonaise dans le livre de Sanda Voïca, hier soir. Un monde à explorer.
De la citation
Laurent Mourey écrit dans une note sur un livre de Serge Ritman :
« La citation, si elle est porteuse d’altérité, est retour et invention de soi (…) Les citations de soi se conjuguent aux citations d’autrui, sous des signes de voix ou avec des voix qui nous font signe, ce qui est une autre manière de faire signe toujours de vie, de signifier la vie sur le mode de la résonance généralisée. »
→ toute l’approche du flotoir !
Aigrette et tadorne
Cette belle expérience sur lesdits réseaux sociaux. Nulle en ornithologie, j’ai mis sur Tweeter deux photos d’oiseaux prises récemment en Bretagne (ici et là) et en 5 mn j’ai reçu réponse avec leur identification : aigrette garzette et tadorne de Belon, Lucien Suel excelle à l’exercice !
Le bonheur de l’énumération
Chez Olivier Domerg « l’énumération sans fin de tout ce qui pousse, rampe, volette, creuse, décampe » que l’on pourrait opposer, salutaire exercice mental, item à item, à l’énumération sans fin de tous les drames, catastrophes, tragédies. Non pas déni bien sûr, mais voir les deux versants, la splendeur et la richesse insondables de la nature et de nos ressources et tout aussi insondables, la bêtise et la violence humaines. Tenter d’être lucide ne veut pas dire considérer uniquement le plus noir, le désespoir.
(en lisant Le Temps fait rage)
Une scrupuleuse précision
Notion mise en avant par Olivier Domerg et qui me parait très importante. La précision à coupler avec l’attention, précision dans ce que nous faisons, dans ce que nous disons. « ce qu’il poursuit : la scrupuleuse précision. » (84).
Tellement importante en musique cette précision : respecter tout le texte, non seulement les notes, mais aussi les durées, les phrasés et surtout… les silences dont le musicien maladroit a toujours peur.
De très près (photo)
« On ne verrait plus que la profusion, la confusion, qu’un chaos de détails, comme un zoom avant fait basculer toute chose dans l’abstraction. dissolution de la forme, intensification de la couleur. » (87)
Ces mots me font penser à ma dernière séance de photos.
(en lisant Le Temps fait rage d’O. Domerg)
La visée utopique mais centrale d’Olivier Domerg
« Précipiter la voluminosité & la prodigalité du monde dans la page ? » (87)
En arrière-plan, présente, diffuse, la présence de Cézanne. Olivier Domerg semble le convoquer sans cesse en ses courses sans fin autour de la Ste Victoire. Il tente de faire un parallèle entre son propre travail, sa visée, ses méthodes et celles du peintre. Ce qui les rapproche, ce qui les distingue. Cézanne passe, oui, ici ou là : « on dit qu’il ne l’a jamais peinte d’ici, qu’il en est resté éloigné. » (87) Il y a comme une superposition de l’écrivain qui vit son expérience et du peintre qui est passé par là, qui s’est confronté à la même aporie gigantesque : La Montagne Sainte-Victoire. Il court, il court la campagne. Qui ? L’écrivain, le peintre, l’autre écrivain (Handke, Juliet), le lecteur ?
« tu te prépares à sortir dans la prose, à t’enfoncer dans la montagne comme un coin dans la pierre. tu te prépares à la prose sans fin de la roche & de la cause matérielle, à la géologique du poème débarrassé du poème. » (89)
Satire
On trouve aussi chez lui, en particulier dans la partie 6/9, une violente satire sociale, focalisée notamment sur les tics et tocs de tous ces randonneurs en tenue de sport dernier cri qui arpentent les pentes de la montagne !
Voir est sans voix
Forte remarque que ce voir est sans voix. (115) Et si voir s’allie à voix, alors voir est gauchi, faussé, trahi. À voir, on préfère trop souvent dire, reconnaître, interpréter, avoir donc, alors qu’il faudrait laisser être et être en soi.
Un millefeuille référentiel
Très intéressante aussi et utile à extrapoler cette note d’Olivier Domerg : « embrasser une montagne que trouble le millefeuille référentiel », car il y a aussi pour lui, on le sent à toute la tension du livre, confrontation à une débordante prolifération du sensible, à la micro et à la macro échelle (tension dans la tension) mais aussi à tout ce que cette « Sainte-Victoire », à l’instar d’un Everest ou d’un Ventoux, a attiré comme représentations.
→ Si souvent, ce sentiment de se trouver face à un millefeuille référentiel devant telle ou telle œuvre, monuments de la littérature ou de la musique. Et d’avoir du mal à se frayer son propre chemin. Le fourré de références interdisant toute pénétration, toute appropriation.
C’est toute la difficulté de la critique littéraire et musicale, inclure dans le même mouvement ce millefeuille référentiel (idéalement connaître le plus possible de l’œuvre pour pouvoir parler de tel livre) et la singularité de son approche personnelle. Être informé sans être étouffé par le référentiel. Pas évident et demandant un travail inlassable.
Sanda Voïca
Je suis le fil de ces Epopopoèmémés, me laisse porter. Flux de pensées, les siennes, distinctes pour l’instant mais qui commencent à résonner, à éveiller des échos chez moi. Se laisser faire par un texte, le laisser vous travailler, déranger doucement votre (ordre) établi. Ne pas l’analyser, l’épingler papillon mort mais au contraire le laisser voleter. Et se laisser voleter autour, librement.
Convoqués ici plusieurs fois Alain Jouffroy, avec qui Sanda Voïca entretenait une grande correspondance, Ryoko Sekiguchi aussi, qui vient d’arriver plus fortement dans mon champ de conscience avec son livre La Voix sombre.
Le texte fonctionne en réseau et par associations, me faisant à nouveau penser à tout ce que Hugues Duffau écrit sur le cerveau, ses épicentres, ses réseaux et sous-réseaux : « il existe dans le cerveau une sorte de mouvement perpétuel : des épicentres distants les uns des autres se connectent en permanence pour assurer telle ou telle fonction ; ces sous-réseaux sont eux-mêmes capables d’interagir à loisir pour fabriquer une pensée unique de chaque instant, dynamique donc, symbiotique, conceptuelle, capable de s’ajuster en fonction des modifications de l’environnement » (Hugues Duffau, in L’Erreur de Broca)
« Dans quel champ (…) mes poèmes ? Je l’appelle comme mon titre générique : épopopoématique. Ni grammaire, ni politique, ni botanique, ni zoologique, ni physique, ni chimique » (Sanda Voïca, p. 40), mais sans doute tout cela en même temps et bien plus, en un mix très contemporain.
Itinéraires de délestage aussi chez Sanda Voïca, il y a comme évacuation de la chaleur produite par le système.
L’écriture comme un système de refroidissement ?
J’évoquais cette notion en lisant Sanda Voïca et la giclée dynamique de son poème : l’écriture comme un indispensable système de refroidissement, je ne sais mais de ralentissement, oui. Comme un filtre contraignant à limiter le flux entrant. Le langage peut-être lui aussi comme un réducteur indispensable devant la folle profusion du monde mais aussi de la pensée ? Diriger le flux dans un réseau, une canalisation.
L’opération en détail (Hugues Duffau)
Le chapitre 15 du livre d’Hugues Duffau, L’Erreur de Broca, en constitue en quelque sorte l’acmé et il a soigneusement préparé son lecteur, comme il prépare, depuis le début du livre, la jeune patiente qu’il va opérer, Patricia. Ce chapitre est en effet entièrement consacré à la description d’une opération du cerveau, patient éveillé. C’est stupéfiant. La patiente est réveillée, une fois les premières phases de l’intervention effectuées et va pendant une heure trente répondre à toutes sortes de tests proposés par un neuropsychologue en liaison avec le chirurgien qui stimule une à une les zones autour de la tumeur gliale, pour voir les réactions du sujet, cartographier toute la zone et déterminer ce qu’il peut enlever de la tumeur sans créer de handicaps.
On peut dire qu’Hugues Duffau est aussi un excellent vulgarisateur, au meilleur sens du mot et un conteur hors-pair. On a le sentiment qu’il agit avec le lecteur un peu comme avec ses patients. Nous avons reçu, nous lecteurs, au début de notre lecture, le choc violent de ce fait : certains chirurgiens opèrent le cerveau, patient éveillé. Il va nous conduire petit à petit vers la compréhension du processus en suivant le fil de ses propres découvertes, tout au long de sa formation et sans omettre des données personnelles, comme son amour du piano et singulièrement de Keith Jarrett. « En explorant le système nerveux, tel un cartographe de territoires d’une incroyable beauté, je commence à percevoir les rouages à l’œuvre dans notre cerveau profond et qui expliquent pourquoi nous avons intérêt à éveiller nos sens pour mieux percevoir le monde environnant et mieux interagir avec lui. Cela devrait sans doute nous encourager à développer davantage nos capacités d’improvisation et de créativité. Car plus on entraîne cette neuroplasticité, plus on élargit l’éventail de nos ressources. Pas besoin de créer une intelligence artificielle. Tout est là, en nous, de façon quasi illimitée. Il faut sans cesse le répéter, les formes de pensée sont donc diverses et d’une prodigieuse richesse et notre activité cérébrale n’est autre que notre capacité à créer, nous renouveler, nous affoler en tant qu’être singulier. Alors l’autre guerre, moins visible, car souvent son action reste souterraine, c’est bien celle de la création contre la censure et la pensée dogmatique. »
De la lecture toujours
« la lecture est une amitié » écrit Sanda Voïca (p. 50). Elle poursuit « Je lisais et j’étais l’amie de Beckett – sans qu’il le sache, mais mon grand ami. Il aurait pu s’en douter : tant que ses livres arrivaient dans une bibliothèque, même dans un pays de l’est, quelqu’un serait touché et deviendrait son "proche". »
Et dans le même temps réfléchissant au livre d’Hugues Duffau sur le cerveau, à de récentes lectures sur l’intelligence artificielle, etc. j’ai pensé que pour la « réalité augmentée » il n’était nul besoin de machine sophistiquée et coûteuse, ni de calculs à milliards de décimales : lire suffit.