Entre le désir et le soupçon (Olivier Domerg)
Je reprends ma lecture de Le Temps fait rage d’Olivier Domerg, lecture suspendue quelques jours et j’éprouve un vrai plaisir à entrer de nouveau dans ce texte. Entrer est bien le mot, il y a presque un effet physique ici, on se retrouve avec lui, dans son corps à corps avec le paysage et avec la page. Je retrouve cette alternance, à l’intérieur d’un même bloc de textes tournant toujours autour de 14 lignes, de la tentative de description et d’une forme de rétroaction, de feedback. Que suis-je en train de faire, de dire, d’écrire, pourquoi, comment ? Nombreuses injonctions de l’auteur à lui-même, peu tendres à son propre égard en général. Il y a presqu’un effet de dédoublement entre celui qui est totalement impliqué dans la marche et dans le contact sensible avec le monde autour de lui, aux deux échelles de la proximité et du lointain, et celui qui sans cesse se conteste dans son travail, s’épie le faisant, met en doute sa légitimité, affronte toutes les impossibilités. « L’âme qui organise l’incroyable illusion du continu autorise qu’un logos, par-là-dessus, veine se réclamer de l’être. » (51)
Un écartèlement entre le désir et le soupçon.
→ autre effet du livre, permettre de mesurer la différence de langue entre le concret et l’abstrait puisque O. Domerg les mêle étroitement, quasi bout à bout, parfois sans solution de continuité, passant de de la sente étroite au logos, des champs d’olivier à la recherche de la nouveauté, etc.
Une pratique (O. Domerg)
« Le bouillonnement d’une pratique volontairement brouillonne ».
→ je retrouve là quelque chose de ma propre pratique. L’effervescence, le bouillonnement auxquels je laisse libre cours, me fiant souvent plus au désir et à l’intuition qu’à un plan. Même si je me rends compte qu’il y a de grands filons profonds qui affleurent sans cesse, toujours de même nature.
Articulation (O. Domerg)
Avec Olivier Domerg, on est constamment à l’articulation de ce qui est perçu et de ce qui peut – très peu – en être dit.
Et pour cette raison, il lui faut faire feu de tout bois. Contourner les obstacles en permanence (ce qui active une forte association avec tout ce que Hugues Duffau écrit sur le fonctionnement du cerveau, je vais y revenir) : « utiliser la toponymie comme relance, la géologie et la géomorphologie comme élucidation » et « la prose comme véhicule tout terrain » (52)
De la citation (O. Domerg)
Le régime de la citation est ici très intéressant. Voici soudain un passage en italique qui entraîne un réflexe conditionné : pourquoi cet italique ? Pas de notes de bas de pages, alors je me porte à la fin du livre et découvre une page avec quelques noms, parmi lesquels Jean-Marie Gleize, Charles Juliet, Peter Handke, Dominique Méens…. Les citations sont comme chevillées aux phrases, en font partie, avec selon les cas une parfaite intégration ou au contraire quelque chose qui gêne, qui suscite un petit arrêt dans la lecture. Olivier Domerg dit aussi qu’il peut les tronquer ou les remanier, ces citations. Autre indice, un petit corpus de livres autour de la Montagne Sainte-Victoire.
On découvre par la même occasion que les différentes parties du livre, numérotées seulement 1/9, 2/9, etc. portent en réalité chacune un nom mais qui n’apparait que dans une sorte de table des matières. Signature a posteriori, un peu comme Debussy en ses Préludes. Une suggestion, qui vient infirmer ou confirmer ce que, peut-être, le lecteur ou l’auditeur a ressenti.
La poussée de l’idée
« l’idée, sa poussée. »
Belle notation suggérant le caractère dynamique de la pensée (et là aussi une forte association avec les mécanismes cérébraux). On a l’habitude de dire qu’une pensée apparaît ou surgit, on parle plus rarement de sa poussée (son insistance, une obsession ?)
Mots d’une autre forge
« le vent chaud, enveloppant, celui s’affublant d’un doux nom rococo. »
→ Notre rapport au monde, par les mots et ces mots-là qui sonnent comme étranges, un peu différents à notre oreille alors même que le choc de la première rencontre avec eux est enfoui dans la nuit de notre temps. Cet alliage de sonorités dont intuitivement nous savons qu’il n’est pas né de la même forge que d’autres vocables de notre langue. Rococo, sirocco.
Objectif et réflexif (O. Domerg)
La prose avance (et elle avance bien, aucun effet d’enlisement ou de stagnation) mêlant croquis précis et factuels et considérations réflexives. Pas tant de l’objectif et du subjectif, que de l’objectif conditionnant, déclenchant du réflexif. Tout cela travaillé un peu comme une tresse, brins distincts certes mais formant un même ensemble homogène, le texte.
Le nom dans le paysage (O. Domerg)
« le surgissement du nom dans le paysage et comme arrière-plan de l’histoire (littérature, peinture) »
→ C’est qu’ici on a à faire à ce motif tellement inspirant que cela en devient troublant : la Montagne Sainte-Victoire. Il faut d’ailleurs se mettre dans la peau de l’autre lecteur, celui qui connait le lieu, le paysage, LA St Victoire, plus ou moins bien. Alors que soi, aucune connaissance directe, mais l’immense écho de Cézanne, Handke, Romilly (cette dernière non citée par Domerg).
Un affrontement (O. Domerg)
Les mots font référence à un combat avec les choses. Il faut « se tenir hors du moi » (58), dans le « démêlé houleux, compliqué, l’élan furieux, obstiné » (60) avec toujours « ce même désir de poursuivre, saisir, embrasser. »
O. Domerg évoque ici Opalka (et aussi Bernard Noël, dans la poignée de livres cités à la fin de l’ouvrage).
« passer d’une citation de J.-M.G., à une conversation avec N.P. à Port-de-Bouc, un soir d’après-lecture, revenant ainsi au contexte, à la rumination culturelle, à tout cet arrière-plan de rencontres, notes, conversations, lectures, expositions. récits croisés, phrases & strates imbriquées, comme dans la formation de la montagne, masse calcaire marmoréenne appartenant aux couches du jurassique. soit, en raccourci ou résumé, du réel fragmenté, diffracté et recomposé sur place, d’après nature ou dans l’atelier. édifié avec des équivalents scripturaux, physiques, rythmiques, documentaires. » (61)
nb : le livre ne comporte pas de majuscules, en particulier après les points, ce qui donne un caractère encore plus homogène au tissu, à la texte du tresse. Pas une coquetterie mais une nécessité, donc.
→ quant à N.P. on se demande bien sûr s’il ne s’agit pas de Nicolas Pesquès (dont vient d’arriver un nouveau livre autour de la Face nord de Juliau !)
Cerveau et société (Hugues Duffau)
Je reviens à Hugues Duffau qui dans L’Erreur de Broca non seulement fait un récit passionnant de son évolution mais dresse aussi d’intéressants parallèles, donnant à réfléchir, sur l’organisation de la société et sur celle du cerveau, allant jusqu’à proposer que le long blocage de la neurologie sur ce dogme de la localisation des fonctions aurait eu des répercussions sur certains blocages de la société : « La compréhension des formes d’organisation du cerveau par les neurosciences ne pourrait-elle pas nous servir de modèle à l’échelon sociétal ? Lenteur de l’adaptation des institutions, incapacité à appréhender les mutations du monde vivant, défaut de transmission de l’information aux différents étages de l’organisation sociale… Le cerveau, lui, sait comment échapper à ces écueils. »
Non des aires, mais des réseaux
« Il est à présent certain que le principe des voies de communication, ce qu’on pourrait appeler aussi l’architecture des réseaux en lien avec la plasticité et la connectomique, est un concept très performant pour déchiffrer la complexité de l’activité cérébrale. » et un peu plus loin : « il existe dans le cerveau une réalité structurelle souterraine, c’est-à-dire sous-jacente, une réalité générée par le foisonnement des réseaux interactifs. »
À noter que les propos plus théoriques, toujours très accessibles, se développent en marge de l’histoire d’un cas précis, celui d’une jeune femme à qui on a découvert une tumeur gliale et que Hugues Duffau reçoit longuement pour lui expliquer son approche, avant qu’elle exprime son accord ou son refus de l’intervention.
« C’est donc la mise en connexion temporaire de plusieurs épicentres distants les uns des autres dans le cerveau qui déclenche l’activation d’une fonction spécifique. En neurosciences, on appelle cela la synchronie temporaire des épicentres corticaux. Ou une oscillation en phase : leurs mises en connexion assurent donc la gestion des tâches, ces épicentres pouvant se substituer à un autre (du moins dans une certaine limite) pour assurer la poursuite de celles-ci ou associer plusieurs d’entre elles dans une même séquence. Cette mise en tension se remodèle à mesure que le cerveau doit entreprendre de nouvelles actions ou s’adapter à la suite d’une lésion inattendue, comme une tumeur cérébrale. Voilà donc le concept-clé de l’architecture en réseau ».
Et de donner un exemple tout à fait concret, très parlant : « J’aperçois dans la rue un vieil ami perdu de vue depuis longtemps. Plusieurs épicentres dans mon cerveau vont aussitôt se connecter les uns aux autres, notamment ceux de la mémoire, ceux de la reconnaissance des expressions chez autrui et, quand il me faudra lui adresser la parole, ceux du langage et de la parole. En effet, dans les secondes qui précèdent l’instant de cette rencontre, je reconnais un visage qui avance vers moi, je vais chercher dans ma mémoire autobiographique les souvenirs s’y rapportant, car j’ai déjà conscience de connaître personnellement ce visage. »
→ J’ai déjà essayé de réfléchir, ici même, dans ce flotoir, à certains mécanismes de la mémoire et de l’association d’idées. Pourquoi devant tel paysage urbain, jamais traversé, surgit tel autre, précis, référencé ?
Et peut-être parce que certains mécanismes, notamment dans la mémoire, vont un tout petit moins vite que jadis, je me rends très bien compte de cette manière qu’a notre cerveau de flasher dans différentes directions. Par exemple lorsqu’un nom propre n’est pas immédiatement accessible, mais qu’on le sent très nettement « venir », monter à la conscience. « Réorganisation des réseaux dans le but, non plus de trouver le nom (je sais que je n’y arriverai définitivement pas dans ce laps de temps si court), mais dans le but d’adopter une stratégie compensatrice » écrit Hugues Duffau ! Qui poursuit : « Alors les épicentres de secours viennent se connecter au réseau activé pour continuer à gérer la tâche en cours d’exécution et trouver la meilleure solution pour compenser ce déficit d’accès transitoire. » et « permutations, oscillations, interchangeabilité, réciprocité… tels sont les mots-clés de ce modèle. »
En langue aussi
Cette idée de réorganisation dynamique des réseaux en fonction de la tâche à résoudre, de l’obstacle à lever ou contourner, on en fait l’expérience lorsque l’on parle dans une langue étrangère. Imaginons que l’on veuille formuler quelque chose d’un peu compliqué (et que l’on n’y renonce pas !) : 1. on prend conscience de l’idée dans sa propre langue (si le temps de penser dans l’autre langue n’est pas encore venu et il ne vient pas vite !) ; 2. on tente d’en suivre la construction parfois complexe ; 3. on se rend compte du risque d’échouage dans un cul-de-sac syntaxique, faute de compétence, mais aussi parce que la langue dans laquelle on tente d’exprimer son idée ne fonctionne pas comme la nôtre. 4. alors, hop, on se dégage du piège, on taille, on raccourcit, on bifurque, attrapant au passage tel mot que l’on connait et on concocte une phrase qui peut à peu près exprimer notre idée de départ. Un bel exemple de synchronie temporaire des épicentres corticaux !
Une analyse claire et passionnante (H. Duffau)
Hugues Duffau amène à réfléchir sur ce qui nous semble aller de soi, le fonctionnement de notre cerveau : « Nous avons en général tendance à oublier que chacune de nos actions s’effectue par le biais d’opérations cérébrales bien spécifiques qui interagissent entre elles : voir, bouger, parler, comprendre, ressentir, mémoriser… ce qu’on appelle les fonctions cognitives, sans lesquelles la pensée ne pourrait pas être produite. Chacune d’elles se divise en plusieurs sous-fonctions. La prise de décision, par exemple, met en jeu une quantité d’opérations complémentaires : l’analyse, la mémorisation, l’évaluation, la comparaison, la planification, l’anticipation… C’est donc l’articulation de toutes ces fonctions et sous-fonctions par le biais du langage et des émotions qui forge un être et sa conscience. »
Les images mentales
Je terminerai ce moment de lecture par l’évocation de recherches faites sur sujet à qui on a demandé d’essayer de ne pas penser avant d’explorer son cerveau via une IRM. Et ce que décrit Hugues Duffau me renvoie aussi bien à la question qui affleure sans cesse, de manière plus ou moins énoncée, dans son livre, celle de la créativité et de la création. Mais aussi aux recherches sur le thème cerveau et méditation. Il faut ici citer de nouveau un peu largement : « [le sujet] est parvenu à détacher ses pensées des automatismes courants pour commencer un voyage dans un autre espace mental, et là, un réseau a été révélé à travers une cohérence temporelle, ou une "synchronie" telle que nous l’avons précédemment définie. Un réseau où le cerveau pense non pas avec des mots, mais avec des images mentales. Dans le cas de ce réseau, appelé "mode par défaut", on ignore s’il s’agit de pensées au sens strict du terme ou de la faculté de projeter mentalement des situations. Il faut préciser que, pendant un état de repos, de nombreux sous-réseaux peuvent être mis en évidence par des analyses biomathématiques : celles-ci appréhendent les épicentres corticaux qui « oscillent en phase », y compris les sous-circuits impliqués dans les mouvements ou le langage (alors que l’individu ne bouge pas et ne parle pas). Au sein de ces réseaux, le réseau "mode par défaut" a l’originalité de devenir plus actif pendant un état de repos, alors que dans la situation inverse, de "non-repos" donc, il aura tendance à se "désactiver" au profit des autres circuits lorsqu’une tâche spécifique sera demandée au sujet. Ce réseau semblerait impliqué dans des fonctions cruciales telles que l’introspection, la conscience de soi, ou encore la méditation. »
→ il faudrait explorer l’idée du recours aux images mentales dans la pratique musicale. Pourquoi ce récital de Lukas Geniušas m’a-t-il paru si incroyablement vivant et parlant ? Pourquoi à l’inverse celui de Bertrand Chamayou, pourtant sans doute dans un univers se prêtant mieux aux images mentales, n’a pas suscité cette impression d’être entraînée de bout en bout dans le récit musical ?