Notes de lecture
Encore une grande après-midi de lecture.
→Albane Prouvost meurs ressuscite :
Il y a dans ce livre tout un jeu de permutations qui créent une sorte d’étrangeté. Déstabilisante, sens désarrimé du mot connu, réattribué à un autre mot, glissement par exemple entre pommier, poirier, glacier, Mandelstam et Khlebnikov évoqués – un très fugitif accent à la Petit prince, comme une réminiscence d’enfance : « peux-tu me secourir espèce de glacier ? / renard plus que renard toi tu peux « (p. 40). Il est question d’une maison et d’une « cabane de la bonté », d’arbres fruitiers, de brusque et de glacé. meurs ressuscite dit le titre, il y aurait là un jeu de métamorphoses (je découvre un peu plus tard qu’Anne Malaprade dans la belle note qu’elle donne à Poezibao sur ce livre évoque Ovide). Il y a un vrai tythme de la langue, prenant, entraînant. J’aimerais entendre l’auteur lire ce livre à haute voix. Elle est plus que discrète, presque rien en ligne, même sur le site de P.O.L., son éditeur pourtant en général plus prolixe sur ses auteurs.
→Angèle Paoli, Les Feuillets de la Minotaure :
Beau livre mêlant des modes très différents, une série de lettres, un peu à la manière XVIIIème siècle, des poèmes, beaucoup de référence à la mythologie. La création d’un monde.
→Revue Contre-Allées :
Un édito bien envoyé de RF (Romain Fustier) qui décrit le paysage poétique français comme clivé entre deux grandes entités, la « poésie romantique essentialiste » d’un côté et la « poésie textualiste-performée » de l’autre. Pour en conclure que la « poésie vit sous le régime du maintien de l’ordre établi » et que l’un et l’autre camp, « croyant tenir de loin en loin quelque livre sensationnel », n’offrent en réalité qu’un « produit idéalement formaté eu égard aux discours qu’ils serviront à le légitimer ».
Bon, on prend acte, on a pourtant l’impression que c’est un peu plus compliqué et surtout beaucoup plus vivant et passionnant que cela.
Et l’on reste carrément sur sa faim avec le contenu de la revue. Mis à part les textes de Jacques Josse, de nouveau, et d’Armand Dupuy ; et la fin de la revue, plus théorique, confectionnée par Cécile Glasman et Matthieu Gosztola, à partir de questions intéressantes (le lieu où l’on écrit, la question de l’enjambement) suscitant des réponses riches, notamment de Stéphane Bouquet, Christiane Veschambre, Béatrice Bonhomme, Aurélie Foglia, Deborah Heissler, Sabine Huynh, qu’on ne saurait vraiment classer en effet ni chez les romantiques essentialistes, ni chez les textualistes-performeurs. Mais qui sont tous, me semble-t-il, assez bien visibles dans le champ poétique contemporain.
→Elisabet Jökulsdöttir, Solstice
Un de ces ravissants petits livres comme en concocte la collection Po&psy chez Erès. Une poète islandaise, des poèmes d’amour, érotiques, le texte original que l’on savoure même si l’on a aucune idée de cette langue.
→Alexandre Hollan, Je suis ce que je vois
À peine ouvert encore ce livre prometteur, notes et réflexions au fil du temps sur la peinture, le dessin, la lumière. Reprise de trois recueils de notes publiés précédemment au Temps qu’il fait avec ajout de notes plus récentes.
Penser/Classer (Perec)
Fini ce livre, un peu déçue en fait, surtout par l’essai éponyme. À relire, une fois la déception digérée. Car il se peut qu’une forme d’attente inappropriée suscite une déception et qu’une fois celle-ci passée, on puisse revenir à ce qui fait la force du livre. L’attente est toujours dangeureuse.
Va-t’en, va-t’en, c’est mieux pour tout le monde (Christophe Grossi)
Beaucoup aimé le livre de Christophe Grossi. Un livre qui relate des faits qui doivent remonter à une dizaine d’année, l’époque où Christophe Grossi était représentant en librairie des éditions Solitaires Intempestifs. Il alterne plusieurs séquences, quasi road-movies, consacrées à ses déplacements professionnels, ses tournées en province dont il fait découvrir toute la difficulté, la solitude, mais aussi les temps forts et les découvertes et des intermezzi, retour au « Château », le siège des éditions. Autre tempo, il use d’ailleurs de termes musicaux dans ses titres, larghetto, andantino. Les « virées » sont plutôt presto et largement accompagnées de musiques, dont la playlist est donnée à la fin, ce qui révèle, peut-être, un goût pour les listes ?
Le son du jour
Envie de reprendre cette rubrique. Première tentative en 2010. Relever des sons, non pas les enregistrer, mais les noter. Si possible un son chaque jour.
Son, 2015, 1
Le bruit du vent dans les stores métalliques, le bruit vu du vent dans les arbres, là-bas, au-delà de la fenêtre. Le bruit rêvé du vent dans toutes sortes d’arbres.
Un dialogue autour du livre de Pierre Le Pillouër
J’envoie à Pierre Le Pillouër les notes prises en lisant ça et pas ça :
Il y a une sorte de dispositif, souvent une description, d’un personnage par exemple puis en capitales LA VOIX DIT. Une voix qui semblerait être celle de la doxa, du préjugé, du jugement à l’emporte-pièce.
Une voix intérieure, tissée de ?
Quelque chose qui parle à l’intérieur, peut-être, si l’on tient compte du magnifique exergue de St Augustin
tous néanmoins nous sommes auditeurs,
auditeurs dans cette partie secrète de nous-mêmes
où ne pénètre aucun regard humain, auditeurs dans le cœur
Parfois LA VOIX SE TAIT
Beaucoup de personnages, qui semblent aussi des stéréotypes, des clichés (et qui sont sans doute en partie des personnages de cinéma)
Des bribes de discours entendus, langage populaire, phrases sans queue ni tête, comme recueillies par quelqu’un qui n’en aurait saisi que des bribes, soit en raison du contexte, soit en raison d’une faiblesse auditive.
Un monde complètement déstructuré.
Mais je n’ai pu comprendre la logique de l’affaire s’il y en a une.
Pierre Le Pillouër me répond et me joint un extrait d’une lettre qu’il a reçue de Philippe Beck (l’ensemble est cité avec leur autorisation à tous les deux)
Lettre de Pierre Le Pillouër : « je suis d'accord pour que tu publies ce texte dans ton Flotoir parce que toute lecture intelligente me semble digne d'être diffusée, elle fait partie de la vie du livre.
Bien sûr ta réaction est de celles que j'appréhendais le plus, cette recherche (pas incompréhensible) d'une logique là où, en effet, il n'y en a pas.
Et je préfère des retours comme ceux de Philippe [Beck] (il y en a d'autres heureusement !) : "Lu une première fois ton livre, ses auditions-visions, qui réconcilient Augustin et Rousseau, et de fort belle manière, avec une dense et vive sensibilité, qui nous restitue les images humiliantes et humiliées de chaque jour : grande force à la fois évocatoire et en refus de l'évocation, précisément. Mais j'entends que c'est en fidélité à ce que fait exactement notre conscience, aube et crépuscule. J'espère qu'on comprendra la subtilité de ton geste. Car c'est aussi la voix lectrice qui se tait en disant, et dit en se taisant quand il faut. La "rumeur continue" de l'époque, le bavardage qui suscite encore notre tendresse, peut-elle comprendre cela ? Bravo, Pierre." »
Pierre le Pillouër qui ajoute : « J'inscris ce livre dans la filiation des expériences surréalistes, à la recherche du bord de nos gouffres pré-langagiers. »
→ c’est une belle expérience que celle d’un dialogue contradictoire autour d’un même livre. Que j’aimerais tenter de renouveler mais selon quelle forme, quel format ?
Une transposition
J’ai commencé un beau livre de notes sur la peinture et le dessin (mais en fait des notes sur bien d’autres choses) d’Alexandre Hollan.
Je suis tentée de transposer, le mot est approprié, certains de ses propos sur voir, regarder en entendre, écouter. Pour mieux voir ou entendre certaines de ses assertions, pour les élargir à mon projet autour de l’écoute.
Résonance (A. Hollan)
Alexandre Hollan dont je reçois aujourd’hui même un autre livre, cette fois avec James Sacré, une publication de Fario, Un Désir d’arbres dans les mots.
« Voir [entendre], c’est aussi reconnaître le moment où une perception résonne dans le corps. » (Je suis ce que je vois, p. 17)
Et cette question, est-ce que je travaille sur l’écoute ou sur l’entendre ? Curieux qu’il n’y ait pas de mot pour le fait d’entendre.
Voir et regarder / entendre et écouter.
J’entends le vent ce soir. Puis je l’écoute. Je passe d’une perception plus ou moins distraite à l’attention. Je peux ne pas entendre ce qui est. Je ne fais même que ne pas entendre, dans l’océan de bruits qui m’entourent. Tu n’as pas entendu, dit-on souvent, voire t’entends, t’a pas entendu ? !!!
Entends ! : rare
Ecoute ! : bien plus fréquent.
Attention, patience et souplesse (A. Hollan)
Regarder [écouter] avec attention, avec patience et souplesse, pour réinventer, pour retrouver quelque chose. Regarder n’est pas rien, c’est un travail "à l’envers" : se détacher du concept, des formulations, de l’envie de s’exprimer. » (p. 18)
Laisser le regard s’élargir (A. Hollan)
« Laisser le regard s’élargir. Ne pas s’arrêter sur un détail. Ramener le regard perdu dans le monde. Loucher, brouiller le regard pour qu’il se libère des formes qui le captent »
→ c’est infiniment plus difficile à faire avec les oreilles ! Peut-être plus encore pour une oreille formée (un peu) musicalement, habituée à entendre les différentes voix dans la musique.
→ Toujours cette idée que nous sommes formatés, étroitement, par nos acquisitions et nos réflexes conditionnés. Indispensables à notre survie, rendus encore plus cruciaux du fait du mode de vie contemporain, à l’écart forcé de la nature, de ses rythmes, de ses lois. Mais ces réflexes nous donnent une lecture, une sorte de digest et empêchent le contact avec les choses, les êtres, le monde, avec la réalité. Ils forment écran (importance grandissante de tous les écrans dans nos vies). L’artiste souvent cherche à les déjouer, à retrouver une forme d’innocence, l’étonnement de l’enfance. Il faut tente de dé-savoir, désapprendre. Michaux, bras cassé, redécouvre des pans de réalité occulté pour Michaux, bras actif.
→ cette corneille que j’ai crue mouette, la mer en plein Paris. Le réchauffement climatique déjoue les pré (-vus, -entendus, -jugés, -visibles).
Arriver à ce point où « quand l’attention est assez vibrante pour résister aux images et à leur mouvement, alors elle sent peu à peu la grandeur silencieuse, la lenteur puissante d’une réalité invisible à laquelle elle s’accorde avec reconnaissance… » (p. 25)
→ Oui résister aux images pré-formatées, aux nominations, aux analyses menant aux interprétations. Il faudrait voir et entendre ce familier comme s’il nous était totalement étranger. Expérience que l’on fait parfois à l’étranger : du familier qui n’est pas le même familier, étrangement. Des rues, des voitures, des autobus mais subtilement autres, qui nous font douter. Fermer les yeux et entendre les bruits presque familiers, mais légèrement autres. Là-bas ou ici.
La vision lente
Cette très intéressante notion, déjà évoqués par A. Hollan. « Au début, elle n’est pas là… elle n’est pas ici, dans le regard, elle est loin derrière ce que je regarde…elle, la vision lente. Derrière le mur de mon regard.
Je dessine, j’efface… je regarde, j’efface… je dis, j’efface… et lentement la lenteur s’approche : lenteur du regard, lenteur du dessin… L’espace s’approche et dépose sa première empreinte… Poids de l’espace, poids de rien, poids du rien… (8.83, p. 27)
→ laisser la lenteur faire son travail. Laisse venir, disait Bashung dans une de ses plus belles chansons… Ne pas hâter la pousse des plantes ou la croissance des poussins. Ni celle des œuvres qui n’ont pas à se plier aux lois du marché mais à leur nécessité propre.
Effacer (Alexandre Hollan)
« Effacer l’image, le près et le lointain, effacer l’élan, effacer le vide et le plein, efface le mouvement, effacer l’idée… Effacer l’inquiétude… et l’espace apparaît. » (1982, p. 27)
→ tenter d’expérimenter chaque paramètre. Notamment l’élan, ce qui nous déporte. Tenter l’œil neuf, vierge d’images, tenter l’oreille neuve, vierge de tout le "vocabulaire" sonore.
« L’art nous travaille dans la profondeur. Etre sensible à son action est un renoncement à ce que nous croyons être, voir, comprendre, sentir. Aimer l’inconnu, aimer ce qui n’a pas de forme, qui n’est pas encore né mais qui existe [...] Comment aimer l’inconnu ? En le gardant, en veillant, en patientant. »
Mon premier public
« je crois que je suis mon premier public. J’ai en moi des mondes qui ont besoin d’impressions, des mondes aveugles qui veulent tâter un arbre, être réchauffés par la lumière, respirer. Ils sont si lourds, ces mondes, si sombres, si profonds…mais ils sont aussi des juges justes et impitoyables. Ils ont besoin d’expériences vraies.
→ il faudrait pouvoir mobiliser les ressources de ces mondes pour bien appréhender les œuvres avec ce critère essentiel, reposent-elle sur une expérience vraie ou bien ne sont-elles qu’habile mimétisme.
Épiphanies musicales
Bien démarré le livre de Michèle Finck. Elle procède à une très intéressante exploration du rapport d’Yves Bonnefoy avec TS. Eliot. Un Bonnefoy dans un premier temps très en phase avec Eliot. « La Terre vaine d’Eliot est l’incarnation la plus radicale de ce que Bonnefoy glose à propos de Goya sous le nom "d’épiphanie du non-sens". Selon Michaël Edwards, The Waste Land se place sous le signe du mythe de Babel, mythe de dispersion et de confusion : "le mythe de Babel se tient au centre de La Terre vaine comme de toute l’œuvre d’Eliot. Et ne dirait-on pas que Babel -mythe du langage- est le mythe fondateur de la littérature moderne ? L’écriture polyglotte en est un signe dès La Terre vaine, mais aussi dans les Cantos de Pound. » (p. 22)
→ ces points de vue sur Eliot ne peuvent que me retenir, puisque je publie depuis maintenant une vingtaine de semaines une tentative de lecture et de traduction de The Waste Land par Pierre Vinclair !
→ et l’écriture polyglotte, thème important de ce flotoir, me fait aussi songer aux travaux de Jean-René Lassalle.
→ Forte et vive, parfois, l’impression de nouer des fils ensemble.
Temps et lieu
« Pour ceux qui marchent dans le noir / Durant le temps du jour et le temps de la nuit / Il n’est point de temps juste point de lieu juste ici » (TS Eliot, « Mercredi des Cendres »).
→ Ce temps, cet espace que nous gommons, désarticulons à force de lumière et de vitesse artificielles.
A Kathleen Ferrier
Très importante remarque de Michèle Finck concernant Bonnefoy : « On peut se risquer à diviser Hier régnant désert (voire même l’œuvre de Bonnefoy toute entière) en deux pans, de part et d’autre du poème majeur "à la voix de Kathleen Ferrier" : avant "à la voix de Kathleen Ferrier", le Bonnefoy de Hier régnant désert assume le plus radicalement possible le travail du "négatif" sous le signe d’Eliot ; après "à la voix de Kathleen Ferrier", le Bonnefoy de Hier régnant désert dépasse le travail du "négatif" au profit d’un avènement de l’épiphanie musicale dans la poésie désormais tendue vers l’espoir de la clairaudience. » (p. 30).
Et Michèle Finck de montrer que le débat dépasse le seul affrontement entre Bonnefoy et Eliot, Bonnefoy proposant en surimpression une lecture de Baudelaire, notamment à partir de la « morne incuriosité ». Voici dit-elle le verdict de Bonnefoy : « la stérilité du monde (celle de la "terre gaste" ou de la "terre vaine" est l’œuvre d’une conscience en proie à la "morne incuriosité" [...] c'est-à-dire à une force de mort qui cherche à faire entendre que le monde n’a pas de sens. »
Écouter ici Kathleen Ferrier dans le troisième des Rückert-Lieder de Mahler. Lire ici le poème d’Yves Bonnefoy.
À quoi bon, ce Marché, ces prix, ces livres…
Oui, à quoi bon, ce Marché, ces prix, ces livres, ces petits jeux de rôle !
Mais dans cet océan de médiocrité tout à fait réelle, n’y-a-t-il pas des choses importantes et notre rôle à nous, acteurs à divers titres de ce microcosme, ne serait-il pas de savoir voir ces choses-là, de leur donner un peu de visibilité.
Et quand j’ouvre toutes ces enveloppes de livres (mes pauvres mains, souvent douloureuses, trinquent), j’éprouve parfois une grande lassitude. Et puis ensuite, je me dis que même si les livres ne sont pas tous bons, loin de là, il peut être bon qu’il y ait ces livres, que ceux-là qui les écrivent, même s’ils n’apportent pas grand-chose au monde (mais rares ceux qui apportent vraiment quelque chose de décisif et dans le même temps, tous, par le seul fait d’être, nous apportons quelque chose au monde), ne sont pas devant un énième match de foot truqué ou en train de s’abreuver de jeux télévisées. Ou enrôlés dans des mouvements extrémistes. Ils ont recours à l’écriture. Il faudrait juste que l’on admette qu’il y a dans le domaine de l’écriture aussi des amateurs, comme il y a des peintres amateurs, des musiciens amateurs. Cette distinction n’est pas assez présente, à mon sens.
Des livres et des amis
Il n’est pas interdit parfois de ne pas aimer les livres des amis ou de ceux qu’on admire. Parce que ce livre-là est moins réussi, ou parce que ce livre-là n’est pas pour nous ; parfois aussi, nous sommes las. Légitime, si légitime, à nos places, parfois, cette lassitude. Mais elle est toujours de courte durée.