Note d'ouverture : la tenue et surtout la publication de ce flotoir ont été gravement perturbées par les évènements survenus en France entre le 7 et le 11 janvier.
Je reprends ici la mise en ligne des notes telles qu’elles se sont, malgré tout, écrites au fil du temps. Avant, pendant et après ces évènements. Raison pour laquelle, exceptionnellement, je conserve l’indication des dates.
Samedi 3 janvier 2015
De la fin d’une œuvre (Alfred Brendel)
Ce livre d’Alfred Brendel (L’Abécédaire d’un pianiste) ne me donne pas le sentiment d’être très accompli. La forme abécédaire lui confère un petit côté bâclé et autorise trop les lieux-communs. Mais il ouvre, ici ou là, des pistes de réflexion qui pourraient être fécondes.
« La fin d’une œuvre constitue sa frontière avec le silence. Elle peut fermer, mais aussi, dans bien des cas, ouvrir le silence, nous y mener pour que nous nous y perdions » (60)
→ Il y aurait toute une réflexion à mener, voire toute une nomenclature à dresser sur les fins en musique. Avec il me semble, dans la musique dite classique, une dominante du schéma accords conclusifs (cadences), souvent forte. Mais il y a aussi ces fins qui n’en finissent pas de surprendre par la manière dont la ligne musicale semble se diluer. Hier, dans une transmission d’un concert de Cecilia Bartoli, sur Arte, lors de la dernière séquence, une première image, où tous les musiciens sont présents, assis sur leurs chaises, avec leurs instruments et une microseconde après, par la magie du montage, les mêmes chaises vides, comme si tous les musiciens s’étaient soudain effacés. On songe bien sûr à la fameuse symphonie de Haydn où les musiciens quittent la scène les uns après les autres… mais aussi à ces fins qui semblent conjuguer rémanence et effets quasi spectraux. C’est encore là, mais ce n’est plus là. La conscience & les lieux portent encore quelque chose de la musique, ils en ont mémoire, ils sont encore aimantés par elle. Ils sont changés à tout jamais d’avoir été empreints de ces sons-là. Écrivant cela, je pense bien sûr à la question si controversée et tellement fascinante de la mémoire de l’eau.
Harmonie (Alfred Brendel)
« Si le chant, le cantabile, est le cœur de la musique, ou s’il l’a du moins été dans le passé – qu’est-ce que l’harmonie ? La troisième dimension, le corps, l’espace, le réseau nerveux, la tension dans l’ordre tonal, mais aussi la tension dans l’apparent no man’s land du post-tonal. [...] L’expérience des transitions, des mutations, des changements de climats musicaux et des surprises n’est pas calculables. » (67)
→ de même que je me sens souvent infirme de ne savoir nommer un arbre, une pierre, un oiseau, je me sens invalide de ne pas mieux percevoir, faute d’une formation sérieuse en ce sens dans l’enfance, toutes ces variations. Percevoir n’est peut-être pas d’ailleurs le terme approprié, car je pense, j’espère, toutefois, être tellement imprégnée de musique depuis l’enfance que je les détecte parfaitement, analyser serait donc plus juste. Modulation, passage du majeur au mineur, transition, marche harmonique…
Interprétation (A. Brendel, encore)
Brendel développe ce point de vue, assez surprenant, peut-être, mais qui a le mérite d’une forme de lucidité : « D’une manière générale, je vois l’interprétation comme une sorte de cabinet de miroirs déformants. Nous percevons quelque chose, et cette perception est déjà de l’interprétation. Quand nous en prenons conscience, nous interprétons – à supposer que nous ayons un peu de curiosité – ce qui est interprété. » (71)
→ il suffit d’écouter, sérieusement, une émission de comparaison d’enregistrements d’une même œuvre, pour comprendre toute la portée de cette assertion de Brendel. Miroirs déformants, oui parfois, tant la musique peut être jouée, donnée, de manière parfois tellement contrastée, voire opposée. Mais il y a aussi des aspects très positifs : les différentes interprétations permettent d’entendre des facettes différentes de l’œuvre, parfois de découvrir telle partie dans le tissu orchestral qu’on n’avait pas encore entendue, etc.
Busoni à propos de Mozart
« Il donne la solution en même temps que l’énigme ». (cité par Brendel, p. 89)
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dimanche 4 janvier 2015
Pierre Vinclair et le blog Brumes
Préparant le début de la publication d’un nouveau feuilleton, cette fois-ci au très long cours (un an sans doute) de Pierre Vinclair, je suis amenée par lui vers ce blog que je découvre et dont j’extrais ces mots qui correspondent tellement à mon point de vue :
« La littérature et, plus largement, la culture ne vivent pas seulement de l’extension sans cesse grandissante de leur production. Elles vivent de leur réception par un public informé ou curieux. Elles vivent de ce que des lecteurs lisent, des spectateurs regardent, des auditeurs écoutent. Elles vivent de ce que l’homme commun (entendu au genre neutre et non masculin) reçoit et restitue d’elles, à la mesure de ses capacités, de sa sensibilité et de sa connaissance. L’Internet offre précisément un espace infini à cet homme commun pour se cultiver et s’exprimer, à tort ou à raison. Malgré tous ses défauts, ce média propose de véritables armes contre la passivité et le désarroi, contre notre passivité et notre désarroi. Je crois au principe d’une vie culturelle spontanée sur l’Internet ; à ceux qui m’opposent le constat de sa médiocrité naturelle, je réponds qu’il ne tient qu’à nous d’être exigeants. J’essaie de l’être, déjà, à mon égard (y parviens-je ? ce n’est pas à moi de répondre à cette question). Nous devons conjurer le péril du quotidien, du cynisme négateur, de l’encrassement petit-bourgeois, des basses préoccupations, des basses aspirations, des basses pensées. Plutôt que de déplorer, comme c’est de nos jours à la mode, le déclin de la lecture, l’effritement de la culture canonique, la dilution des hiérarchies hier indiscutables, nous pouvons, nous qui lisons, écoutons, voyons, admirons, détestons, éprouvons, comprenons, faire vivre, même en mode mineur, pour quelques-uns, ce qui nous est cher. Dans la mesure de mes moyens, de mes capacités et de mes possibilités, c’est ce que j’essaie de faire ici. »
→ j’ajoute que l’auteur du site, s’il ne cache pas du tout son nom, ne le met pas en évidence sur son site. Une belle attitude de retrait qui n’en donne que plus de poids à ces mots.
Mots qui me semblent si bien s’appliquer aussi à tout le projet de Poezibao.
Le vrai lecteur (Novalis)
Et toujours dans ce même blog, un commentaire bien intéressant, pour la citation qu’il donne et que je reprends ici :
« Borges dans son conte Pierre Ménard auteur du Quichotte, évoque ce fragment de Novalis :
« Pflichtenlehre des Lesers : Nur dann zeig ich, daß ich einen Schriftsteller verstanden habe, wenn ich in seinem Geiste handeln kann, wenn ich ihn, ohne seine Individualitaet zu schmälern, übersetzen, und mannigfach verändern kann »
« Je ne puis vraiment démontrer que j’ai compris un auteur que si je peux me substituer à lui dans les démarches de son esprit ; que si je peux, sans altérer son originalité, le traduire et le transformer de cent façons différentes » (J.L. Borges Pléiade O.C. vol. 1, page 1574 et aussi Der Wahre Leser muss der erweiterte Autor sein. L’authentique lecteur, plus vaste que l’auteur… (Novalis Fragmente, 2006)
Autre proposition de traduction, par Mireille Gansel :
«Petit manuel des devoirs du lecteur : Je ne puis vraiment montrer que j’ai compris un auteur que si je peux agir selon son esprit ; que si je peux, sans amoindrir, amenuiser son individualité, le traduire et le transformer de multiples façons »
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lundi 5 janvier 2015
Proust
« Approfondir des idées est moins grand qu’approfondir des réminiscences… L’intelligence ne crée pas, elle ne fait que débrouiller. »
Cette citation de Proust, donnée par Véronique Pittolo dans un bel article sur un livre de Xavier Person dans Poezibao, vient se greffer sur une méditation matinale autour de la différence entre analyser avec son intelligence ou se mettre en présence de quelque chose. J’avais même alors la vision d’une plaque sensible exposée à la lumière, à l’aura de ce quelque chose que je tenterais d’appréhender. Avec tout l’être et par seulement par l’intellect.
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jeudi 8 janvier 2015
Hier
Sous le coup de la terrible attaque qui a décimé le 7 janvier, vers 11h30, la rédaction de Charlie Hebdo, avec la mort notamment des dessinateurs Wolinski, Charb, Honoré, Cabu, Tignous, de l’économiste Bernard Maris, de la psychanalyste Elsa Cayat, de deux policiers, Franck Brinsolaro et Ahmed Merabet, d’un correcteur Mustapha Ourrad, d’un agent d’entretien, Frédéric Boisseau et de Michel Renaud, fondateur de la Biennale du carnet de voyage. C’est tout à fait intentionnellement que je recopie tous les noms des victimes, cela me semble en cohérence avec ce que je ressens et tente d’exprimer ci-dessous.
Veilleur de l’humain
Je ne veux rien « faire » d’ostensible sur Poezibao, mais je suis toute tournée vers la continuité, la continuation de ce travail, qui fait partie de la résistance à la barbarie et à l’obscurantisme.
Il faut continuer à défendre deux choses essentielles et à essayer de les mettre en valeur, et déjà dans nos vies individuelles, plus que jamais, l’amour et l’esprit. Ensemble, complètement liés.
Amour & esprit cela veut dire tenter de faire preuve de tolérance, être infiniment attentif à autrui, mais ne pas céder sur ce qui n’est pas acceptable, le fanatisme, même politique, le désespoir, ce pessimisme qui gangrène tout. Combat sans violence, de l’âme et de la raison, de l’intuition et de l’intelligence. Pour la création et la vie. Un défi continuel. Sans aucune tolérance pour l’antisémitisme, le fascisme ou les extrémismes religieux.
Il y a des puissances de destruction dans notre société qui sont considérables car elles sont à l’échelle, immense, de notre humanité. Mais il y a aussi de véritables puissances de survie. C’est le combat frontal entre la pulsion de mort, les forces entropiques et la pulsion de vie. On peut essayer, à sa toute petite place, de faire peser la balance du côté de la vie, de la création et non pas du côté de la mort et du désespoir.
Mireille Gansel m’a écrit quelque chose de merveilleux, sur le travail de Poezibao, dont elle souligne l’importance dans ce contexte. Je crois que c’est cela, là où nous sommes, chacun d’entre nous, entretenir, envers et contre tout, les valeurs qui nous sont importantes, développer notre lucidité (il ne faut pas en effet qu’il y ait le moindre angélisme, vis-à-vis de quoi que ce soit). Il y a lieu, selon elle, d’être « veilleur de l’humain ».
Et puisque ce sont les dons que nous avons reçus, relayer ou pour certains produire la littérature, la musique, l’art, qui restent pour moi le territoire par excellence, le seul même peut-être de la liberté de penser. Je me suis construite telle que je suis au moins autant par mon éducation que par les livres. Le peu de liberté de pensée que j’ai (c’est si difficile de penser vraiment librement), je la dois aux livres. Quant à la musique, elle m’est vitale et de plus elle est haïe par les fondamentalistes, raison de plus pour la faire résonner le plus possible et la partager le plus possible.
Deux jours plus tard
Noms des victimes de la prise d’otage de Hyper Cacher à la porte de Vincennes : Yoav Hattab, Philippe Braham, Yohan Cohen et François-Michel Saada. Et aussi, hier, la jeune policière municipale, Clarissa Jean-Philippe.
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jeudi 15 janvier 2015
La Question sans réponse (Charles Ives)
En ce temps de tant de questions, cette pièce de Charles Ives, the unanswered question, que je ne connaissais pas et sur laquelle Alexis Pelletier a attiré mon attention. Je reprends cette note du Wikipédia (ma traduction) :
« En opposition avec un fond paisible et lent de cordes, représentant “le Silence des Druides”, une trompette soliste pose “l’éternelle question de l’existence”. Lui répond un quatuor de bois dont les questions vindicatives essaient en vain de fournir une réponse ; elles se font de plus en plus découragées et dissonantes jusqu’à ce qu’elles renoncent. Les trois groupes d’instruments jouent dans des tempi différents et sont séparés sur scène, les instruments à cordes étant même en dehors de la scène ».
On peut écouter cette courte pièce (moins de cinq minutes) ici, sous la direction de L. Bernstein. Ou ici avec la partition.
The unanswered question est aussi le titre de toute une série de conférences de Leonard Bernstein. Je note ici, pour mémoire et pour y revenir si possible (les conférences sont longues et en anglais)
La musique
Inouï ce qu’elle est recours, quand les mots ne le sont plus assez ou pas assez ou pas tout le temps. Il est très difficile de comprendre pourquoi par exemple l’écoute répétée des dizaines de fois du début de la 4ème symphonie de Sibelius répond. Mais répond à quoi, répond quoi, je n’en sais rien. Avec la musique, je ne fuis pas mais je cesse par moments d’être écrasée. Mon désarroi est comme entendu par la musique. Mon sentiment d’impuissance s’atténue et je reprends des forces. Par la musique, c’est absolument incontestable. Étrange mécanisme.
Il n’en va pas de même avec les livres, sauf peut-être à considérer certains poèmes déjà connus, que je lirai comme de la musique.
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vendredi 16 janvier 2015
Heiner Müller, Durs Grünbein
« Ses images sont des radiographies aux rayons X, ses poèmes des ombres de poèmes jetés sur le papier comme provenant d’un éclair atomique. Le secret de sa productivité se trouve dans son insatiable curiosité de l’offre de catastrophes que le siècle tient en réserve sous les étoiles comme sous le microscope »
C’est Heiner Müller qui écrit cela, magnifiquement, à propos de la poésie de Durs Grünbein. (Et je pense à Georges Didi-Huberman, scrutant dans un de ses livres, cette sorte d’empreinte laissée sur un mur, près d’Hiroshima, par une échelle et un corps qui furent là, avant l’explosion).
Ce texte est aussi une manière de contribution à la difficile question de la poésie dite de circonstance. Et elle particulièrement d’actualité.
Je retiens aussi cela, lu dans un bel article du site Le Saute-Rhin :
« Tout l’art de Durs Grünbein, qui est l’un des grands auteurs allemands d’aujourd’hui, est de mettre de la tension narrative, de « l’épopée » dans la poésie, d’en faire un récit », écrit Georges-Arthur Goldschmidt dans sa très belle préface. Il dit encore : « Après les satires est une vaste tentative d’élargissement du flux poétique, hors de ses cadres habituels, comme s’il s’agissait de faire basculer la poésie dans le récit du monde ».
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dimanche 19 janvier 2015
Abdennour Bidar
Reçu hier un très beau texte de ce philosophe musulman. Je pense en effet que dire abruptement "pas d'amalgame" est trop simpliste, entrave la pensée et singulièrement le regard critique que l'on peut porter sur les sources des terrorismes. Trop facile de dire que la religion musulmane n'a rien à voir avec cela. Or vient des rangs même des Musulmans cette réponse très circonstanciée, amicale mais sévère, qui permet de penser un peu plus avant la relation entre l'islam et le terrorisme.
Elfriede Jelinek
Autre lecture éclairante, celle de ces entretiens d'Elfriede Jelinek avec Christine Lecerf parus en 2007 au Seuil et en partie issus d'émisisons diffusées sur France Culture du 28 février au 4 mars 2005.
Je n'ai rien écrit dans les débuts de cette lecture puis j'ai enfin repris mon habituelle manière de lire et travailler, sous la pression du chapitre qui s'intitule "Dans la langue de l'homme" et qui aborde la question des femmes dans la création, du mépris inouï dans lequel on tient leur création. Je note que des références constantes pour E. Jelinek sont Ingeborg Bachmann et Sylvie Plath, ainsi que Robert Walser, dont elle dit merveilleusement quelque part qu’il est « pour ainsi dire une femme ».
À l'écart
Je suis aussi très sensible à cette position de Jelinek : l'écart. Née certainement du fait qu'elle ne s'est jamais senti appartenir à quoi que ce soit, qu'elle s'est toujours vécue en marge, à l'écart oui. Im Abseits, donc, à l'écart, ce fut le titre de son discours du Nobel en 2004.
Je suis, dit-elle, « quelqu'un qui se voue entièrement à la langue, qui saute à pieds joints dans la rivière des mots et qui se regarde faire » (95). Car poursuit-elle « pour écrire on n'a pas besoin de faire grand-chose. Il faut d'abord commencer par poser quelques jalons et puis à un moment ou à un autre, les choses "prennent", pour ainsi dire, comme une vis qui tout à coup se met à mordre dans le mur et qu'on peut enfin visser. Je compare toujours la langue à un chien en laisse qui tire celui qui le tient. Le texte entraîne à sa suite celui qui écrit. Écrire devient alors un processus qui ne se déroule plus dans la conscience. Je n'écris plus mais quelque chose m'écrit et me regarde devenir écriture. Je suis donc de toute part à l'écart : dans mon discours, parce que j'observe les choses de l'extérieur sans jamais y participer, dans mon existence, parce que je mène une vie très à l'écart, mais aussi dans ma langue, parce qu'elle n'est pas mienne, parce qu'un tel langage ne peut se construire que de la déconstruction. »
→ on verra plus loin que si la langue n'est pas sienne, c'est notamment parce que c'est la langue de l’homme (titre d'une partie importante du livre).
Écriture de Jelinek
« Ma langue est à multiples facettes, comme les pièces d'un kaléidoscope qui dessinent sans cesse de nouveaux motifs. Apparaît soudain une courte citation de Heidegger. Elle-même nous entraîne dans les interprétations de la poésie de Trakl. S'ouvre alors un nouvel horizon de significations dans lequel je m'engouffre, moi et ma langue, moi et ma méthode faite d'assonances, de variations et d'amalgames. " (96)
→ assonances, variations, amalgames, n'est-ce pas aussi mutatis mutandis, la méthode même de ce flotoir. Je me sens infiniment en phase avec cette manière de faire.
Dans la langue de l'homme
Elfriede Jelinek qui parle beaucoup d'Ingeborg Bachmann, de Sylvie Plath, mais aussi de Christine Lavant, dont elle dit qu'elle est bien trop peu connue, écrit que les femmes « doivent pouvoir déployer leur propre langue ». Ce qu'elle vise avec ses textes dit-elle, c'est une « subversion du langage masculin ». Et c'est à un instant qu'elle ajoute que « Walser est pour ainsi dire une femme dans la mesure où il a volontairement renoncé à tout ce qui faisait encore de lui un être humain lorsqu'il s'est retrouvé à l'asile » et qu'il est ainsi « devenu in fine l'homme le plus dénué de pouvoir qui soit ». (67)
Toutes les pages sur Walser sont magnifiques ! « Son univers est tout entier contenu dans chaque point. Cette fragmentation fait qu'il est (...) un des écrivains majeurs du vingtième siècle ». Et elle avoue qu'elle cache toujours une phrase de Walser dans chacun de ses livres. « Le langage de Walser est un langage de sens premier, ce que Roland Barthes a appelé la "dénotation". Il y a le langage de la dénotation et le métalangage, langage du sens second, de la connotation. Walser est l'anti-métalangage. Il est pure dénotation. » (68 et 69)
Clarté (Walser)
Jelinek écrit que Walser était « un de ces auteurs qui savent que tout est sombre, mais qui tentent désespérément d'orienter les choses dans un sens positif ». Elle compare Handke à Walser en disant que « ce sont des écrivains qui connaissent la terreur mais qui tentent désespérément de déconstruire cet effroi en positivité » (71)
→ une voie à suivre en ces jours si sombres, où règnent l'effroi et la terreur. Tenter sans fin par la pensée, par la création, par le partage de ces valeurs-là de déconstruire l'effroi en positivité au lieu de l'alimenter, exactement comme l'attendent de nous ceux qui veulent nous terroriser, pas un surcroît de négativité, de désespoir. Cela demande infiniment de sang-froid, de travail, de patience, de ténacité.
Le graffeur de sable
Et surgit ici, et je respecte ce surgissement, l'image de ce jeune homme, Jben, « beach artiste » « graffeur de sable ». Qui « graffe » non pas les murs de la ville, mais le sable des plages à marée basse, en immenses motifs. Ici un arbre, là un mandala, qui sont ensuite photographiés d'en haut, ce qui les révèle littéralement. Avant que la mer ne les efface petit à petit en sa lente et inexorable montée. Le reportage ne le précisait pas, mais je pense que l'artiste se sert d'un drone avec une caméra. Usage positif du drone, qui ne sert ici ni à l'espionnage, ni à l'attaque, ni à la menace.
Jelinek et Internet
Position relativement rare, surtout chez une artiste née en 1946 : Jelinek a des propos très positifs sur l'écriture sur ordinateur et sur l'usage qu'elle fait d'Internet. Ce qui ne l'empêche pas de chanter une vraie ode à l'écriture au crayon, à partir de celle, bien connue, de Walser : « l'écriture était quelque chose de très physique chez Walser (...) le crayon engage le corps tout entier. C'est un geste que l'on extrait de son corps et qui est en même temps très volatil, comme des traces de pas dans la neige. L'écriture au crayon est la matière même de l'écriture. C'est le "ça" qui écrit avec le crayon. L'écriture part du corps et ne trouve son chemin qu'après avoir efface ses propres traces. » (101) Ce qui ne l'empêche pas, un peu loin, de dire « (la) vitesse d'exécution au clavier, que je connais d'autant mieux qu'elle me rappelle la technique du piano, stimule ma façon d'écrire. Je peux taper à peu près aussi vite que je pense. Ce qui est très important pour ma technique d'écriture qui repose sur l'association, les jeux de mots et les jeux de langage (...) tout doit se faire dans un même flux, un peu comme au piano. Au fond, je suis une éternelle pianiste, au sens où je travaille les doigts posés sur un clavier et les yeux face à une page » (101)
→ mes notes se font la plupart du temps au crayon, dans un carnet, de manière que j'aurais jugé jadis salopée ! Mais j'écris l'essentiel directement à l'ordinateur, je me retrouve donc entièrement dans ces propos de Jelinek et bien sûr jusque dans la chute de cette citation, l'analogie entre les deux claviers. Souvent l'impression que si mes doigts restent relativement agiles, malgré le manque total de travail technique au piano, c'est parce que je « tape » à longueur de journée sur un clavier d’ordinateur.
Lang Lang
Et suivant toujours le jeu des associations et le fil de ce qui s'écrit, je repense à cette prestation époustouflante du pianiste Lang Lang lors du deuxième concert d'inauguration de la Philharmonie de Paris. Je l'abordais avec énormément de préjugés, sur le pianiste et sur l'œuvre, le concerto de piano de Tchaïkovski que je n'aime pas beaucoup. Et j'ai été subjuguée. Pour la première fois, j'ai vraiment ressenti qu'un concerto est un affrontement, tantôt combatif, tantôt beaucoup plus apaisé, voire tendre, entre un instrument soliste, parfois terriblement solitaire, et un orchestre, un tutti. Il y a chez Lang Lang une écoute de l'orchestre, qui se traduit par ses attitudes et mimiques mêmes, qui est tout à fait particulière. Il attend que l'orchestre lui réponde. Il lui adresse la parole, il parle avec lui, de manière explicite. Il y aussi une technique très particulière des mains, avec une gestuelle qui relève de la mise en scène, par moments et qui, loin de paraître absurde ou ostentatoire, souligne, donne à voir ce qui se passe dans la musique. On peut se poser, certes, la question de la musicalité, certaines attaques étant vraiment brutales... mais qu'est-ce que la musicalité. J'ai eu l'impression de découvrir une œuvre que pourtant j'ai entendu des dizaines de fois et je me suis presque pris à l'aimer.
La langue maternelle (Jelinek)
E. Jelinek a cette formule, devenue célèbre et si mal comprise : « je suis le père de ma langue maternelle » et elle explique « cette langue est ma langue maternelle mais je ne la possède pas. Parce que la mère n'a pas de pouvoir. Parce qu'il n'y a pas d'autorité maternelle et qu'il me faut lutter pour conquérir cette parole paternelle, ce pouvoir phallique de la parole »
→ D'après I. Bachmann, citée par Elfriede Jelinek « la femme est femme en tant qu'être sexuel et doit se faire homme pour devenir être de parole ». (106) Et Jelinek se fait encore plus précise « d'une certaine manière, j'ai renoncé à ma vie de femme. Du moins ai-je renoncé à y prendre part. » (107)
H.C.Artmann
Et quelle étrange coïncidence ! : Jelinek parle à plusieurs reprises d'un poète du nom d'Artmann que je ne connais pas du tout. Christine Lecerf le décrit comme un fils de cordonnier qui parlait près de vingt langues étrangères. Jelinek dit, elle, qu'il possédait une bibliothèque incroyable, avec d'innombrables dictionnaires. Et que quand il ne pouvait pas apprendre une langue, il l'inventait totalement. (47) Ce n'est pas écrit-elle aussi « tant le contenu de la langue qui nous intéresse que la manière dont les choses baignent dans ses eaux ». (47)
→ admirable formule, qui m'accompagnera dans mon étude de la langue allemande. Peut-être que je poursuis un but de cet ordre, ce qui pourrait expliquer mon obsession d'apprendre du vocabulaire, de m'imprégner littéralement de mots de la langue allemande, tous les jours, sans discontinuer. Goûter cette eau-là et devenir, petit à petit, ô si lentement, plus sensible à la différence des eaux de part et d'autre du Rhin !
→ Or, à propos de textes de Grünbein publiés récemment dans l'anthologie permanente de Poezibao, je suis entrée il y a peu en contact avec un des traducteurs de ces textes, Joël Vincent. Ami de Jean-René Lassalle. Et qui me propose de m'envoyer de temps à autres des traductions inédites de poètes allemands ou autrichiens. Et quelle est sa première proposition : Artmann !!!!
Noter ici aussi l'insistance de Jelinek sur Christine Lavant.
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mercredi 21 janvier 2015
Il touche à tout ce qui le touche (Jean-Michel Espitallier)
→ Belle formule de Claude Ber, à propos de Jean-Michel Espitallier.
Une belle façon de caractériser ce qui peut parfois paraître de la dispersion, quand les sujets embrassés semblent très éloignés : « il touche à tout ce qui le touche. »
La suspension du mépris (Christine Angot)
Bel article de Christine Angot dans le dernier Monde des livres, à propos de Michel Houellebecq. Un vrai article critique, fouillé, argumenté.
Elle écrit notamment : « La littérature travaille, sans passer par l’opinion, le rapport entre le réel et la pensée, la perception que chacun peut ressentir intimement du fait d’être un humain. Le but, à travers la littérature, n’est pas de nier l’humain ni de l’humilier. Le roman c’est la suspension du mépris. »