Duras, la musique
« La musique, la plus haute instance de la pensée, à son stade non encore formulé – à son stade presque millénaire, archaïque – la pensée dans ses premiers et derniers instants, mêlée à la sensibilité, pas dégagée encore du magma de la sensibilité »
Marguerite Duras, source audio, ici. (merci à Fred Griot de m’avoir signalé ce document !)
Lire (Christian Prigent)
P.O.L. réédite un ensemble d’études de Christian Prigent, publiées en 1989 aux éditions Cadex et composées entre 1975 et 1988. La Langue et ses monstres reparaît donc dans cette édition « revue et corrigée », que l’auteur annonce dans sa préface moins crispée sur les polémiques d’époque, en partie réécrite, pour, dit-il « alléger » et « clarifier ». Mais ce qui retient tout de suite l’attention, ce sont les noms des œuvres étudiées, celles de Burroughs, Cummings, Khlebnikov, Maïakovski, Gertrude Stein, Lucette Finas, Hubert Lucot, Claude Minière, Valère Novarina, Marcelin Pleynet, Jean-Pierre Verheggen… : « elles n’ont pas fini de solliciter ceux pour qui la littérature n’est pas que fable distrayante, confession en style académique, sociologie romancée ou supplément “poétique” à la rudesse des vies. »
Il poursuit : « mais une expérience qui touche au fond de ce qui nous parle et nous assujettit. [je souligne] Et qui n’a d’intérêt que si des voix excentriques traversent les représentations couramment admises pour composer de nouveaux accords avec le désir des hommes, leur angoisse, leur sensation d’un monde vivant. (Christian Prigent, La langue et ses monstres, p. 8)
Et devant ce monde que notre « outillage verbal » est incapable de dire car « inadéquat aux façons sensorielles dont [il] nous affecte », nous éprouvons le « besoin de littérature », la littérature qui refuse « le donné nommé pour former en langue quelque chose qui à la fois désigne l’inadéquation, à la fois la résorbe dans l’utopie d’une possible représentation – une représentation stricto sensu inouïe, à même de faire défaillir toutes les représentations déjà stabilisées ». (ibid.)
→ chaque mot ici est important et pourrait être glosé, surtout pour qui est à la recherche d’outils pour mieux appréhender l’importance d’une oeuvre. Les plus remarquables seraient donc celles qui se trouvent déchirées par cette contradiction entre le refus de ce qui a déjà été dit et la claire conscience que le langage sera toujours en manque par rapport à la représentation… mais que l’on peut tendre toutefois à proposer une représentation non encore donnée, même partiellement, même à toute petite échelle. Et de se trouver ainsi à la fois en position critique et créatrice par rapport aux « représentations déjà stabilisées »
→ Plus pragmatiquement on pourrait dire que l’importance d’une œuvre pourrait être mesurée au degré de déstabilisation qu’elle induit. Et ajouter que les très grandes œuvres continuent longtemps après leur naissance à déstabiliser, presqu’infiniment, les représentations.
Elles nous emmènent alors « au bord des limites où toute compréhension se décompose » (formule de Georges Bataille cité par Prigent, p. 9).
→ au bord, oui, comme au bord du trou noir, c'est-à-dire à l’instant T avant le basculement qui fera que plus rien, plus aucune représentation ne sera possible. Lieu de tous les dangers, faut-il le préciser ?
Nous ne savons pas lire (C. Prigent, G. Stein)
Tel est le titre du premier des essais de ce livre, essai dédié à Gertrude Stein, qui nous dit Prigent « fait du sur-place ». Il va nous entraîner dans une magistrale traversée de l’écriture de Stein et dans une démonstration des plus concrètes de l’effet de cette écriture sur notre lecture. Prigent se regarde lire Stein et ce qu’il en déduit est de grande portée quant à ce que nous faisons, vivons, éprouvons quand nous lisons. C’est, il ose le mot, une lecture « handicapée », parce que la façon d’écrire de Stein « frappe d’impuissance » notre technique de lecteur : « je sens, dit Prigent, grumeler une physique, celle que lisse et estompe d’ordinaire la coulée “naturelle” (rapide, progressive) de ma lecture. Dans cette circularité “blanche”, atone, labyrinthique et tramée sans drame, qu’est un paragraphe de Stein, ma lecture s’embourbe, sa coulée s’épaissit et se fige. »
→ forte idée que de considérer notre lecture d’un texte comme un flux, un écoulement, soumis à la mécanique des fluides. Ce qui amène d’ailleurs à penser qu’il y aurait un double mouvement, le mouvement induit par le texte avec ses accélérations et ses décélérations et le mouvement induit par notre lecture qui peut plus ou moins épouser ou entraver le mouvement du texte. Un peu comme le chant d’une mélodie peut l’épouser parfaitement ou la briser, la hacher, la dénaturer.
« La force de l’écriture de Gertrude Stein, c’est d’opérer ce détachement, de forcer à ce dédoublement schizoïde : le lecteur se lit lisant. [...] De quel handicap souffre la lecture devant ce type de textes ? Et, plus direct : la lecture handicapée, qu’enseigne-t-elle à toute lecture ? » (13)
Lire, toujours
« Lire ne dévore plus, mais mastique ».
→ formidable formule, que l’on pourrait sans doute varier selon les modes du lire. Oui, il y a cette lecture boulimique, dévorante, qui fuit en avant, mais il y aussi la lecture chaotique, qui bute, tombe, s’acharne, celle qui mastique et rumine, celle qui file d’un trait et celle qui revient en arrière…: « ce que ça force à remâcher, c’est la compétence anatomico-intellectuelle (la gestion du souffle et de l’intelligence) dont la lecture fait d’ordinaire sa règle non dite. » (14)
Il y a alors « incorporation aux corps de la lecture, par enkystement fibreux, de la conscience de ses propres limites » : impressions si fortes, lisant ces mots, de revivre maintes expériences de lecture, avec la mise en cause de sa capacité à lire, à comprendre, à être à la hauteur. La compétence du lecteur vs la compétence de l’auteur… la nécessité de muer cette opposition contre-productive en une collaboration confiante. Ne dit-on pas « s’appuyer sur le texte » ?
→ ces remarques interrogent autant la lecture dit silencieuse, que la lecture à haute voix et les arts poétiques, chers à Patrick Beurard Valdoye.
Pratiquant par intermittences la lecture à haute voix pour une personne mal-voyante, je ne cesse d’être à l’écoute du flux de ma lecture, et surtout de ses à-coups. Il y a bel et bien différents régimes du moteur de la lecture, liés à l’état physique et psychique du lecteur et au texte bien sûr. Pourquoi certains jours tout « coule de source » et pourquoi parfois la langue bute-t-elle sans arrêt, même sur des mots simples ?
Stein, en tous cas, nous dit Prigent « se contente d’empêcher de lire comme en croisière, elle produit, en crabe, du non-lisable [...] Elle fait du texte un délit feutré qui engendre à l’infini des coupables, des qui ne sont pas capables, qui n’en peuvent plus avec les bibliothèques, qui ne savent plus lire et qui, du coup commencent vraiment à lire. »
→ de même qu’il faut pouvoir se souhaiter de parfois ne plus savoir écrire, pour peut-être commencer vraiment à écrire !
Tempo, maintenant (Prigent, avec Stein, toujours)
Autre question centrale que Stein permet à Prigent d’aborder, celle du tempo, posée en premier lieu par Barthes à propos des lectures de Lucette Finas, par exemple 500 pages pour les 20 pages de Madame Edwarda de Bataille… : il y aurait une modification du rythme, une sorte de « prolifération volumineuse de la lecture [résultant] d’un tempo de lecture ralenti par la résistance du texte ». Ce que Prigent appelle un « freinage durci », parlant aussi de « pointes de vitesse folle » posant que « ce tempo anormal donne sa chance à la lecture comme fiction ».
→ intuitivement, sans savoir ici encore le développer, impression que le mode de lecture reflété par ce flotoir a quelque chose à voir avec cette manière de conduire ! (Il faudrait ajouter aussi le non-respect du code de la route, une prédilection pour les chemins de traverse, souvent hasardeux, une tension permanente entre le recours à et le refus du GPS, etc.).
Cela implique que « s’ouvre devant la lecture un champ énigmatique, celui des forces abstraites, des “décharges de matières”, des “formidables ébullitions” (Artaud), de la concentration, dans certains textes, de l’énergie qui pousse à écrire et qui produit des rythmes, une scansion, une “musique”, une intensité infixable des occurrences verbales. » (19)
Prigent conclut que « sans l’utopie d’un tel type de lecture, pensée comme mesure de quanta d’affect, comme diagramme des intensités, comme épreuve des forces qui travaillent physiquement l’arraisonnement sémantique, lire les “modernes” n’est pas possible ». Et en note il ajoute, cela, essentiel : « “utopique” parce que faisant tendanciellement l’économie de l’incontournable question des significations. »
→ donc ici posées tant de questions essentielles à toute lecture qui se veut, même modestement, critique : la question taraudante du sens, celle du rythme, de l’élan en somme, de la puissance. Tant de livres dégonflés et spongieux, comme soufflés retombés, tant de livres mous et déprimés, l’énergie créatrice si souvent proche du degré zéro.
La langue de Prigent
est à la fois très inventive et souple. Ici le lecteur ne s’embourbe pas, il a plutôt envie d’accélérer pour suivre l’affaire rondement mais profondément menée. Avec en prime quelques formules magnifiques comme celle-ci : « L’œil de Gertrude Stein est dans la tombe des langues » Et il n’oublie pas de faire la part des choses, de reconnaître que parfois, à la lecture de Gertrude Stein « le bruit de hochet vide du sens effraie un peu » et que « quant au théâtre de la grammaire, Cummings, c’est quand même beaucoup plus fort » ; etc. (23)
Sibelius, Tapiola
Ecoutant cette œuvre, (ici par Karajan), une des toutes dernières écrites par Sibelius, avant ce silence de trente ans qu’interroge Richard Millet dans son Sibelius, impression à la fois abstraite et concrète, celle de ressentir (entendre et toucher, épouser même) l’immense respiration d’une sorte de corps géant mythique.
Là s’étendent du Nord les vieilles forêts sombres
Mystérieuses en leurs songes farouches
Elles abritent la grande divinité des bois
Les sylvains familiers s’agitent dans leurs ombres.
(texte de Sibelius, écrit à la demande de l’éditeur de l’œuvre ; « Tapio est ce dieu mythique des légendes finnoises regroupées dans le Kalevala. Il est ainsi décrit : “ruminant des rêves farouches, tandis que des esprits des bois ourdissent des arcanes magiques dans les ténèbres” » (source : ce beau texte de Gil Pressnitzer)
Et si tout cela, « retour au même » ?
comme dit Marcelin Pleynet, citant Proust : « Comme si tous n’étaient que des épreuves un peu différentes d’un même visage, du visage de ce grand poète qui au fond est un, depuis le commencement du monde, dont la vie intermittente, aussi longue que celle de l’humanité, eut en ce siècle ses heures tourmentées et cruelles que nous appelons vie de Baudelaire, ses heures sereines et laborieuses que nous appelons vie de Hugo, ses heures vagabondes et innocentes que nous appelons vie de Nerval… » (cité in Marcelin Pleynet, Le Savoir-Vivre, p. 93 ; on peut aussi lire tout ce passage, ici, sur le site de P. Sollers)