Auxeméry, Claude Minière et Patrick Beurard-Valdoye
Auxeméry m’écrit à propos des parutions récentes de Poezibao, notamment le feuilleton de Claude Minière et le texte de Patrick Beurard-Valdoye pour Sur Zone, des choses qu’il me semble nécessaire de préserver de l’aléatoire de la conservation des mails, via une transplantation, un peu plus sécurisée, dans ce flotoir.
« C’est vrai que Minière suit une ligne depuis ses débuts… Il est toujours le partisan du « Cahier » (son livre chez Bedou il y a 30 ans, c’était le « Cahier d’Asni ») et sa réflexion sur Pound, Pindare, les Chinois, Pascal, etc. relève de la course de fond !!! (Et ces sujets de préoccupation sont ceux de tout être affairé à chercher un sens à notre temps (un sens qui doit nécessairement faire entrer en jeu des points de référence aussi divers que ceux qu’il met à l’épreuve, et qui sont ceux qui doivent faire venir la lumière…) !!! Le cahier de Minière est un laboratoire en chambre noire… On tâtonne avec lui : l’interrogation est permanente… La lumière est lente à venir, mais elle est aimée ! Elle vibre…
Beurard-Valdoye : un terrible équilibriste… C’est curieux comme on entre facilement dans son jeu… On ne sait pas forcément où il va, mais on sait qu’il Y va !!! Et l’ensemble fonctionne comme un manège fou qui drague des significations en constellations obscures ou pas (un large spectre de lignes qui s’entrecroisent, se chevauchent, s’éclairent), qui font une marque précise sur la rétine intérieure du lecteur (je veux dire : qu’il y a une lumière vive qui inscrit dans notre souvenir de la lecture ce fil, qu’il déroule pour nous : c’est un fil sur lequel lui-même cherche à se déchiffrer, mais c’est aussi un fil tendu vers nous et une invitation à le suivre… Navigation entre des abîmes, des abîmes captivants ! Le laboratoire de Beurard-Valdoye est à ciel ouvert, lui ! Le vent s’engouffre dans les caves, et ça s’agite là-dedans… la lumière est là, mais c’est une lumière qui balaie à toute allure… et défrise… » (d’un mail du 20 septembre 2014)
Qui peut être plus tendre
Qui peut être plus tendre et plus doux que soi avec le petit enfant qu’il a été ? Qui peut le mieux accueillir ses pleurs et ses rires ? Cet enfant est toujours présent, il faut le prendre dans ses bras, contre soi, et le nourrir jour après jour. Homme ou femme, c’est au sein que nous le nourrirons.
Fragmentistes (Antoine Emaz)
« Je continue de lire avec autant de plaisir le feuilleton de C. Minière. Il a vraiment une façon très particulière d'utiliser la note, et la souplesse de cette forme continue de me donner à penser. Chacun se l'approprie et la façonne à sa manière : on peut dire que toi, Sarré, Minière, par exemple, vous êtes trois "fragmentistes" (terme qu'emploie Sarré au détour d'une page) et pourtant quelles différences dans le maniement, l'arrangement, la visée... ! (D’un mail d’Antoine Emaz, du 21 septembre 2014)
Stigmatologie (Szendy)
Peter Szendy dans son livre A coups de points propose d’étendre considérablement la pensée de la ponctuation et de la nommer stigmatologie : « on y entend, d’une part, les antiques noms grecs désignant le point ponctuant des grammairiens, ces équivalents du latin punctum que sont stigma ou stigmê, dérivés du verbe stizein [...] Mais aussi parce qu’on doit prêter l’oreille à toutes les autres portées de ce verbe qui veut dire piquer, tatouer, marquer d’une empreinte, voire contusionner ou couvrir d’ecchymoses. [...] » (p. 13)
Donc ce que Szendy va étudier, à ce titre, ce seront bien plus que les seuls signes de ponctuation, en sachant qu’au-delà de la ponctuation de phrase, il faudra envisager la ponctuation de page ou d’œuvre, de telle sorte qu’il « sera difficile de décider où s’arrête la ponctuation proprement dite et où commence son usage analogique ou métaphorique ».
→ Deux apartés ici. Le premier pour relever cette merveilleuse anecdote : Victor Hugo s’enquérant des ventes des Misérables auprès de son éditeur. Il lui télégraphie un simple “ ?” et reçoit, en guise de réponse, un “ !” (14)
L’autre pour dire que ces propos me font fortement penser à la musique et à ce qu’en ce domaine on appelle le phrasé. Comment articuler, faire vivre une phrase musicale, qu’est-ce qui définit la phrase musicale, où sont ses points d’appui, etc. Il y aurait aussi la question du rapport de la phrase musicale et du chant.
Quant à l’extension du champ de la ponctuation à toute l’œuvre, elle me fait songer à toutes les remarques du chef d’orchestre Celibidache sur la nécessité pour l’interprète, dès la première note et note à note quasiment, de prendre en compte le développement entier de l’œuvre en ses articulations.
De la barre de mesure au battement de paupière (Szendy)
Et il n’aura pas fallu longtemps en effet pour que Szendy, par ailleurs grand penseur de l’écoute, fasse allusion à la musique. Mais ce que je retiens ici c’est cela : « nous clignons des yeux pour séparer et ponctuer » car « nous devons rendre le visible discontinu, car sinon la réalité perçue ressemblerait à un enchaînement presqu’incompréhensible de lettres, sans espacement entre les mots ni ponctuation ». (Propos de Walter Murch, qui fut monteur de Coppola, cités p. 15)
Après coup (Szendy)
Ce constat d’apparence simple : « la ponctuation ponctue après coup ». (24)
« Le point ponctue rétroactivement (nachträglich, dirons-nous plus loin avec Freud et Lacan). Il inscrit le rythme d’une relecture ou d’une réappropriation. En d’autres termes, le coup de point se produit après coup, ou mieux : dans l’écart de sa répercussion, aussi instantanée ou aussi différée soit-elle. »
Ponctuation (Philippe Jaffeux)
Il me semble d’ailleurs qu’il y a une vraie pensée de la ponctuation, une vraie recherche autour de ce thème dans l’œuvre de Philippe Jaffeux, mais pour la cerner mieux, il me faudra avoir parcouru l’ensemble de la première section publiée de Alphabet, en ses variations aussi nombreuses que les lettres. Mais dans la section B, chaque période de deux lignes est encadrée par un point ouvrant, étrange signe si l’on y songe, puisque en principe le point est dit final, il arrête un développement. On pourrait presque le dire mur, barrière. Il est parfois point de non-retour. Et là Jaffeux nous assène (dirait peut-être Szendy, mais je ne vois chez Jaffeux aucune violence) un point liminaire :
« .Un point final entraîne vingt-six chansons vers une suite qui accompagne le début d’un abécédaire dansant
un nombre agit sur le mouvement d’une image en ponctuant une lettre immobile avec des lignes contemplées. »(incipit lettre B)
→ délimitation de séquences, des figures chorégraphiées de cet abécédaire dansant ?
Je note déjà que dans la section suivante, dévolue à la lettre C, les suites de phrases sont précédées d’une virgule renversée et se ferment par une virgule « normale » :
« ‘une citation centrée du hasart saborde la fin de six cent soixante-seize navigations alors qu’une virgule renversée sauve une respiration manuscrite, »
→ et bien évidemment ce terme de respiration manuscrite interroge.
→ tout cela que rend plus sensible la lecture croisée de Szendy et Jaffeux, y compris via la partie plus historique de son ouvrage où Szendy décrit les pratiques des anciens scribes, des moines copistes du Moyen-Âge, etc. Il y aurait à écrire, sans doute, une passionnante histoire de la ponctuation chez les poètes des XXe et XXIe siècle. On pense par exemple à un Pierre Garnier, aux signes (végétaux ?) dont Caroline Sagot-Duvauroux ponctue certains de ses livres, à l’absence de ponctuation chez Jean-Paul Klée, liste à peine ébauchée qui se développerait sans doute considérablement, au jeu des parenthèses, souvent emboîtées, chez un Roubaud, ou un Auxeméry. Les grands lecteurs des poètes américains, un Demarcq pour Cummings par exemple, ajouteraient certainement un pan entier à cette étude. Qui pourrait prendre la forme d’un simple index… mais qui dit index, dit entrée d’index et alors se pose la question de nommer ces pratiques et ces signes.
Boris Wolowiec
[je compte reprendre ici, a posteriori, certaines de mes notes concernant le livre À Oui, de Boris Wolowiec. Quand j’ai eu connaissance de ce livre, il y a près d’un an, il m’avait été demandé par l’auteur de ne faire aucun état du livre et bien entendu de n’en rien citer. J’ai néanmoins dès septembre 2013 mené un vrai travail sur cette œuvre très difficile, voire problématique pour le lecteur, mais passionnante, et le livre ayant été mis en ligne récemment par l’auteur sur son site, je me trouve délivrée de cette interdiction à faire état de ma lecture.
« L’univers du langage spectralise les choses » (B. Wolowiec)
[Plongée donc dans ce livre (que l’on peut découvrir ici, se rendre sur la page d’accueil, cliquer sur À Oui, puis sur « Table des matières » puis sur chaque « chapitre »]
« Le monde survient comme le miracle incroyable d'une terreur à l'abandon. Le monde survient comme une catastrophe de grâce. Le monde survient par le scandale de grâce du ça tombe à oui. »
→ Le texte semble construit à partir d'une série de courts chapitres, à partir de mots comme monde, comme gravitation, comme inhumain sensation et autour de chacun de ces mots ou groupes de mots, il y a une approche par cercles successifs sur un mode lancinant.
« Dans l'univers du langage, chaque objet est enveloppé à travers une scintillation de sens qui anéantit sa présence. L'univers du langage spectralise les choses en tant qu'objets esclaves de la pensée. » (7)
→ Dans ces premières pages du livre, forte évocation intérieure de Mathieu Brosseau avec étonnantes analogies, et pensées aussi autour des grands scientifiques, notamment Einstein.
On se dit que le texte pourrait bien décrire des expériences peu communes, car trop loin de la perception humaine, mais correspondant à des réalités scientifiques, souvent paradoxales, telles que décrites précisément par Einstein.
« Les choses sculptent l'espace comme aura d'explosion de l'exactitude. »
« La sensation rencontre la chose comme un tas de formes. »
« Chaque chose provoque une prolifération illimitée de formes » (chapitre « Inhumain Sensation »)
Le ballon de son âme (Boris Wolowiec)
[Avec l’autorisation de Boris Wolowiec, j’introduis dans cette reprise progressive de mes notes, certaines remarques que me fit alors l’auteur, en écho à ma lecture, que je lui ai soumise en temps réel ou presque.]
« Ce que je tente globalement ce serait d’inventer une forme de rythme aveugle, l’avalanche d’un rythme aveugle. Quelque chose de proche de la peinture de Jackson Pollock. Je dis toujours que j’aimerais écrire comme Jackson Pollock peint. C’est-à-dire écrire un livre qui ressemble à ce que Ivar [Ch’Vavar] a très bien appelé « une muraille cyclopéenne ». Il est inutile d’essayer d’interpréter À Oui. Essayez plutôt d’y répondre, même de manière fragmentaire. N’essayez pas d’y déchiffrer un sens, jouez plutôt à répondre à sa forme. Voilà, j’ai le sentiment que la manière la plus efficace de lire À Oui ce serait de lire comme un enfant qui joue à jeter un ballon, le ballon de son âme, à la fois face et contre la muraille cyclopéenne d’un tableau de Jackson Pollock. » (d’un mail de Boris Wolowiec du 4 septembre 2013)
Temps Espace (Boris Wolowiec)
« Chaque instant possède une volonté particulière cependant séduite par l'apparition des autres instants, c'est pourquoi chaque instant explose à force de subtilité. » (chap. Temps Espace)
« L'espace apparaît par la rencontre face à face de la terre et du ciel. L'espace apparaît par le coma de connivence tactile de la terre et du ciel. ». (ibid.)
→ Cela, il me semble que les photographes le savent.
Oubli (Boris Wolowiec)
[chapitre Oubli – je préfère ici donner comme référence le nom du chapitre plutôt qu’une indication de page, inexistante sur le site Web. Le lecteur peut ensuite faire une recherche en plein texte pour retrouver exactement la citation (touche Ctrl + F)]
« Immense clandestinité de l'oubli. Oubli clandestine le temps en dehors de l'histoire. Un événement oublié ne devient jamais une histoire, un événement oublié devient une forme intime. Une chose oubliée devient un mythe. Oubli donne la forme de l'intimité comme la forme du mythe. L'intimité du mythe survient comme don immense de l'oubli. » (chap. « Oubli »)
→ Est-ce que parfois le battement de la langue entraîne celui de la pensée : « Le tabou de l'oubli adonne la toupie d'utopie du temps. »
Alternance de phrases ou d'ensemble de phrases de 4 ou 5 lignes, souvent ressassantes, commençant toutes ou presque par le même terme repris un peu comme on passe une navette de tissage. Avec de très courtes phrases lancées comme des pics ou des flèches, selon le régime de l'aphorisme mais ce ne sont pas des aphorismes (sans doute parce qu’il n’y a là que du singulier et pas du général ? Doute sur cette idée…)
Bien sûr on pense à Tarkos, à Jean-Luc Parant aussi. La question ici n'est pas celle d'un éventuel mimétisme (dans quel sens se produirait-il d'ailleurs ?), mais plutôt d'une nécessité impérieuse sous-jacente à ces différentes écritures.
« La mémoire ressemble à l'aveugle qui retrouve par miracle la vue et qui malgré tout contemple à jamais le vol de l'oiseau avec ses tympans. » (ibid.)