Les nuits échangées
Tel est le titre d’une des deux parties d’un autre livre de Raphaël George. Un livre qui comporte une très belle préface de Pierre Bettencourt.
À propos de Raphaële George, Pierre Bettencourt parle d’une « voix grave qui s’élève du fond de la nuit pour recouvrir toute apparence profane et dire encore une fois ce qui la sépare nettement de tout ce qu’elle ne veut pas être pour être elle ».
Le livre se déploie autour des thèmes de la nuit, du sommeil, il prélude à l’autre ensemble, Éloge de la fatigue, en une continuation très logique, naturelle. Il y a une extrême cohérence dans tout cela. Il s’agit de se défaire sinon de l’acquis, elle ne le dit pas ainsi, mais plutôt de tout ce que nous ne sommes pas, pour accéder au noyau d’être qui nous constitue en tant qu’humains. Il s’agit de trouver notre visage intérieur : « la nuit annonce un visage intérieur / visage qui ne peut ignorer la façon dont je mourrai… ».
→ Que l’on veuille bien entendre la radicalité de ce qui est dit là et c’est terrible : comme engrammé en nous quelque chose qui est vraiment nous et qui comporte déjà par définition notre mort. Cela qui serait le moteur profond de notre vie, notre raison d’être. Cela que la nuit et, on le verra plus tard, la fatigue aussi permettent parfois de deviner, d’entrevoir. Comme si nous nous penchions sur un puits très profond où nous distinguerions toutefois notre visage dans le cercle, tout en bas, très loin. Notre vrai visage et non pas notre visage social (au sens très large du mot). Il faudrait ne pas « occulter une mémoire lointaine, totale / une mémoire qui sait ce qui me fonde / et pourquoi je deviens. » (12)
Et j’emploie à dessein une tournure à la Bartleby, il faudrait ne pas, car il n’y a aucune injonction ici, peut-être pas non plus d’adresse directe à une personne donnée, plutôt une voix qui parlerait à qui veut bien l’entendre.
→ Essentielle aussi cette double articulation entre le passé et le devenir. L’immense question du passé, qu’en faire, comment l’interroger, l’assumer, le comprendre et surtout l’intégrer et s’intégrer dans le devenir, révéler au fond ce qui est né un jour et qui va mourir un jour, sans que nous puissions oublier, jamais, ces deux bornes. « Une mémoire qui sait ce qui me fonde / et pourquoi je deviens ». Une lecture psychanalytique est bien sûr possible ici, mais elle s’englobe dans une vision plus large, ontologique en fait. Il semble qu’il y ait eu une expérience cruciale de perte, qui rend la question de l’absence et de la présence et celle du deuil très présente. Mais on a le sentiment d’une forme de dynamisme vital profond, il n’y a là ni dépit, ni étiolement, mais un engagement : « et je sens plus j’avance / ce qui s’est perdu / et que je dois peupler. » (13)
→ Intense et déterminée. Elle ne plombe pas, malgré certaines apparences très sombres, elle ouvre.
Abandon, absence, présence, Bettencourt emploie le mot de mystique sans foi. C’est bien d’une expérience de cet ordre, d’une expérience très profonde de l’être qu’il s’agit ici et on ne peut que déplorer que cette voix se soit tue, et si tôt et qu’elle soit devenue si peu audible.
Mots et regard (Raphaële George)
C’est magnifique et cela blesse. C’est obscur souvent, l’obscurité du mystère, pas une obscurité générée par la complexité des concepts.
Et dans cette phrase, peut-être une des clés de cette quête : « une parole / qui soit l’égale d’un regard. » (20)
Cette idée aussi d’un peuple errant sous les mots. L’attrait des mots ne conduit pas à une jouissance gratuite. Les mots sont le véhicule des âmes mortes, myriades, ensevelis peut-être plus dans la parole, les mots, une fois passé le temps des mémoires vives, que dans la terre.
De la nuit (Raphaële George)
Le livre de Raphaële George abonde en formules magnifiques sur la nuit et le sommeil, sur le corps dormant aussi, très charnellement, les genoux repliés, les draps… c’est une vérité concrètement vécue qui s’exprime.
→ Nous ne savons plus ce qu’est la nuit. Les villes ne connaissent pas la nuit. Nous avons joué avec le rythme circadien. La nuit ne nous fait plus (assez) peur.
→ la vision de la nuit et surtout du sommeil de Raphaële George semble toutefois très ambivalente. A la fois source et mort : « la nuit mue en nous / en si parfaite intériorité » (26)
« Et comment composer avec les mots la nuit dont nous sommes le regard » (38)
→ il y a souvent chez Raphaële George, peut-être là encore comme dans les écrits des mystiques, des formules-choc que l’on comprend instantanément alors même qu’on est incapable de les expliquer. Sans doute parce qu’elles s’adressent en nous à autre chose que notre raison. Leur appliquer une pensée de type analytique ou déductif serait les tuer.
S’égarer dans la matière (Raphaële George)
« Alors, sans cesse un animal erre en nous, / empêchant que nous nous endormions tout à fait. / Attachés à la nuit contre le vide / dans la peur de disparaître / peur de s’égarer dans la matière » (39)
→ il me semble aussi que Raphaële George montre ici à quel point elle est contemporaine, et parle à notre monde. Cette peur de s’égarer dans la matière semble tellement en rapport avec toutes les découvertes scientifiques de ces dernières décennies, ces infiniment petits et infiniment grands de Pascal qui se révèlent encore plus infiniment complexes et infinis qu’il n’aurait pu l’imaginer. La jungle n’est pas uniquement celle des forêts, elle peut être aussi celle des galaxies ou celle des quarks. Et l’esquif humain semble de plus en plus menacé entre ces deux dimensions !
Grands paradoxes
On trouve souvent dans les textes de Raphaële George de grands paradoxes ou des formules aporétiques qui renvoient aux écrits des mystiques, Thérèse d’Avila, Jean de la Croix, Maître Eckhart, « clarté qui se dispense de lumière » (R. George, 27) par exemple, en regard de « il n’est pas de nuit qui n’ait une lumière » (Me Eckhart).
Très étonnante assertion aussi que celle-là : « ombre sans ombre qui tisse notre obscurité » (27)
Ses mots sur l’enfer sont si forts qu’il me vient cette idée qu’il faudrait aujourd’hui un très grand poète pour écrire une nouvelle Divine Comédie, et avec quelles autres références ! Et que si elle avait vécu, Raphaële George peut-être aurait pu accomplir cela. Elle qui écrivait : « le sommeil ne m’a pas acceptée / je suis demeurée dans le péché d’être » (33)
Du sommeil (Paul Valéry)
Selon Valéry mais bien en accord ici avec Raphaële George :
« Dans le poète :
L’oreille parle,
La bouche écoute ;
C’est l’intelligence, l’éveil, qui enfante et rêve ;
C’est le sommeil qui voit clair ;
C’est l’image et le phantasme qui regardent,
C’est le manque et la lacune qui créent. »
Paul Valéry, Littérature, dans Œuvres II, la Pléiade, 1960, p. 547.
Réalité, réalisme
« Si l’écriture veut rendre compte de la réalité, elle ne doit pas être réaliste, parce que le cœur de la réalité ne l’est pas. » (Stefano Massini, Le Monde, mardi 11 février 2014, p. 12)
Un auteur de théâtre qui se définit comme « un obsessionnel du détail » et il m’apparaît soudain que c’est aussi le cas de Patrick Beurard-Valdoye : « ce n’est pas l’histoire qui produit les détails, ce sont les détails qui produisent l’histoire » dit Massini, pourrait dire Beurard-Valdoye.