De la dépression
Alias D’ (lire d prime bien sûr). Le livre de Bernard Bretonnière, Volonté en cavale ou D’. Une suite d’assertions qui en disent long sur la connaissance qu’il peut avoir de la maladie !
Il s’agit, selon la couverture, d’un poème-théâtre et ce qui est curieux est cette dimension de dialogue au sujet d’un état qui précisément exclut le dialogue, la sortie de soi, le geste vers l’autre. Le personnage principal est ledépressif en un seul mot, sans doute pour exprimer l’effet agglutinant de la dépression. « Nourri des mots et des témoignages des autres », dit l’avant-dire ; mais puisque nous sommes dans un livre de poésie, ce qui retient ici c’est le rapport entre la parole, l’écriture et le phénomène dépressif. Il y a un effet recensement & collecte d’impressions, d’états, d’empêchements, de dires. Une accumulation répétitive, indifférenciée qui reflète l’effet d’écrasement de la dépression. Et, au demeurant, quels sont ceux que convoque Bernard Bretonnière ? Rien moins que Jérémie et Job, Hegel ou Schopenhauer, Virginia Woolf et Danielle Collobert, Sylvie Plath ou Djuna Barnes, Franz Kafka et Scott Fitzgerald, Alejandra Pizarnik ou Ingrid Jonker…. (j’avoue ne pas connaître cette dernière).
Il y a un aspect quasi clinique, sous-jacent, une exploration des différents champs, notamment médical (T’es quoi Toi . primaire essentielle réactionnelle ? constitutionnelle ? situationnelle ? endogène ? névrotique ? psychotique ? ) (9)
De l’écriture (Anne Malaprade à propos de liliane Giraudon)
« L’écriture lui donne vue, lui offre vie, et ce depuis le fond des temps, depuis la méconnaissance et le trouble de son origine."
source
Du style (Claro à propos de Chevillard)
Cela fait deux fois que je tombe sur de belles incitations à lire Chevillard (sans parler de ses notules du jour, parcourues à l’instant…)
Ici c’est encore Claro qui s’y colle et ça vaut le coup. Du coup, je colle :
« Le désordre azerty obéit éminemment à cette croyance, et Chevillard est de ces très rares écrivains qui font ce qu’ils écrivent et écrivent ce qu’ils font, avec une liberté de ton, ou plutôt, tant son écriture naît du clavier, une liberté de tonalité qui nous renvoie bien souvent à notre rouille studieuse. Mais c’est sans doute dans le chapitre intitulé « Style » qu’on lira la quintessence du credo chevillardien. En à peine cinq pages, l’auteur dit l’essentiel : comment le style se forge par un écart prémédité quoiqu’instinctif par rapport à la langue commune, afin de donner à son œuvre une origine autre ; comment il devient naturel à l’écrivain tout en étant singulier ; comment il transforme un simple personnage en figure de style ; et aussi : le style comme malédiction, ornière, pesant sillon. Et surtout : le style perçu par le lecteur comme une « langue que l’on comprend mais que l’on ne parle pas, que l’on sait lire pas écrire. Et enfin : le style comme corps de l’écrivain. D’où l’agacement de Chevillard qui sent bien que, de plus en plus, le style est « tenu pour une afféterie, un luxe insouciant, une preuve d’insincérité, de fausseté, de futilité », tandis qu’on loue sans discernement cette « littérature pavillonnaire » que l’auteur-chroniqueur au Monde avait déjà stigmatisée, et qu’il redéfinit ici de façon définitive : « littérature de miroitier bègue à l’usage des singes et des perroquets ». source
Des papillons (Michelet)
Dans le très beau Phalènes, essais sur l’apparition, 2, de Georges Didi-Huberman, je relève cette somptueuse citation de Michelet à propos des papillons :
« Les papillons parlent par l’insigne ornement qu’ils revêtent, par l’aile, le vol et la vie légère [...] Ils parlent par ces brillants hiéroglyphes de couleurs, dessins bizarres, cette coquetterie étrange de toilettes extraordinaires. Ils parlent par la lumière même [...], monstres admirables, en ailes de feu, en cuirasses d’émeraude, vêtus d’émaux de cent sortes, armés d’appareils étranges [...] Qu’est-ce au fond ? Le désir visible, l’effort de plaire et d’être aimé, traduit de cent manières diverses dans les langues de la lumière. » (Extrait de L’insecte, I, la métamorphose, cité par Georges Didi Huberman, in Phalènes, p. 32
→ Oh, nous tous, papillons !
Des Papillons encore (Georges Didi-Huberman)
Tout le début de ce livre, un texte de 2006, Phalènes, est une somptueuse variation sur le thème du papillon, avec recours aux sources habituelles de Georges Didi-Huberman, notamment W. Benjamin et Aby Warburg. Avec aussi de nombreuses illustrations dont la « composition au papillon » de Picasso (p. 36)
Et cette révélation : « il existe des papillons nommés apories » ! (41)
À propos de Benjamin, Georges Didi-Huberman cite une page d’Enfance Berlinoise, où on voit Benjamin enfant chasser les papillons : « quand ainsi une vanesse ou un sphinx du troène que j’aurais pu tranquillement dépasser me bernait par ses hésitations, ses oscillations et ses arrêts, j’aurais alors aimé me dissoudre en air et en lumière, simplement pour pouvoir m’approcher, inaperçu, de ma proie et m’en emparer. » (cité p. 44)
→ je suis toujours à la recherche de ce texte d’un poète allemand, Christian Morgenstern qui parle des papillons comme des esprits des morts…. peut-être était-ce :
Ein Schmetterling fliegt über mir.
Süße Seele, wo fliegst du hin? -
Von Blume zu Blume -
von Stern zu Stern -!
Der Sonne zu.
que je m’essaie à traduire
un papillon volète au-dessus de moi
douce âme, où voles-tu ainsi ?
De fleur en fleur -
d’étoile en étoile -
jusqu’au soleil
[ce texte a été choisi par Heinz Holliger pour un de ses lieder]
« Papillons donc : insectes psychiques, animaux de nos peurs et de nos désirs, images errantes de nos rêves, de nos fantasmes, de notre pensée » (45)
→ j’admire chez Didi-Huberman la puissance des analyses, le don de synthétiser de façon naturelle de sources très diverses autour d’un thème (voir par exemple, toujours à propos des papillons des pages amusantes sur les fameux tests de Rorschach) et son extraordinaire érudition.
De la symétrie et de sa rupture
Du papillon à la symétrie, il n’y a qu’un battement d’ailes. Pages profondes et subtiles, là encore, chez Didi, qui convoque les domaines de la littérature, de la philosophie et de l’art, de l’anthropologie, de la science (sciences humaines, astronomie, biologie, etc.) mais il me semble, très peu la musique.
J’ai souvent imaginé une sorte d’antagonisme entre l’image et le son, pour moi en tous cas. Toujours davantage envie de fermer les yeux et d’écouter non seulement la musique, mais aussi les bruits, les sons, le bruit de fond de l’univers, les voix…. et une fréquentation uniquement superficielle et papillonnante des images, à l’exclusion notoire de la photo, que je la regarde ou que je la fasse.
Là où Didi m’intéresse particulièrement c’est quand il aborde les accidents, les ruptures de la symétrie : « la symétrie ne se pense rigoureusement que dans l’horizon de sa faille, l’apparence dans l’horizon de sa destruction, la splendeur dans l’horizon de sa profanation. Walter Benjamin parle comme d’un “signe secret” de l’accident local – comme il y en a tant sur les ailes de papillon, qui vient briser la symétrie globalement construite. “Toute connaissance doit contenir un grain de non-sens, de même que les tapis ou les frises ornementales de l’Antiquité présentaient toujours quelque part une légère irrégularité dans leur dessins. Autrement dit le décisif n’est pas la progression de connaissance en connaissance, mais la fêlure à l’intérieur de chacune d’elle” ».
→ le décisif n’est pas la progression de connaissance en connaissance, mais la fêlure à l’intérieur de chacune d’elle !
→ chercher la faille pour aller ou être hors de la répétition du même. Dévier, dé-vier, mutation aussi, génétiquement… La pure symétrie n’est pas naturelle, elle est artificielle, elle vient des machines. La batterie électronique n’a rien à voir avec une batterie jouée par un être humain, avec ses infimes errances, variations temporelles, signatures de la vie.
On peut peut-être dire que les rares très grands artistes sont ceux qui introduisent une rupture de symétrie ?
De la déprime, bis (avec Bernard Bretonnière)
Retour au livre de Bernard Bretonnière. Il y a là un mélange d’analyse subtile, très documentée de l’intérieur comme de l’extérieur et d’humour, souvent jaune ou noir et bien sûr dévastateur.
Ce serait une fugue à deux, trois ou quatre voix : celle du dépressif, celles de l’entourage, commentateur ou juge, de façon souvent violente, dans la veine du bien connu « tu n’as qu’à te secouer ». Défilent les préjugés, les ressentis, les autodénigrements, les constats d’impuissance. Il y a presque une sorte d’étude kinesthétique de la dépression, la masse de toutes ces impressions physiques qu’elle génère. Le dispositif est celui d’un petit théâtre, typographiquement mis en forme par le romain, l’italique et les passages entre guillemets. Il se pourrait qu’il soit un reflet très exact de ce théâtre de voix que serait la tête du dépressif, en un mélange de monologue ressassant et de faux dialogues à demi-imaginés, projetés, ce que l’autre renvoie au dépressif, qui l’enfonce encore plus.
Quelques passages vraiment très drôles, même si grinçants, surtout pour ceux qui ont dû avoir recours à ces produits :
« Ledépressif dura lexomil sed lex
[...]
Ledépressif loué soit laudanum laudate
laudanum librium valium
[...]
Ledépressif psychotropes sédatifs somnifère reglinglards
assomoirs monde à distance tout flou tout
loin tout fui monde méchant oubliés
les vilains gentille amnésie antérograde
lobotomie chimique
[Bernard Bretonnière, Volonté en cavale ou D’, p. 38)