Note de passage
La répétition éloigne de l'original. L'intensité décroît : noms, souvenirs.
Klemperer
Ce qui est passionnant dans le livre de Klemperer (LTI), c'est qu'il n'est pas seulement un livre d'Histoire via la
langue, pas seulement un livre d'histoire linguistique ou de philologie, pas
seulement le journal d’un des rares juifs à avoir (sur)vécu en Allemagne pendant
la guerre, mais qu'il aborde de très nombreux points de la communication de
masse et à ce titre est très fécond pour penser le monde d'aujourd'hui ! Il
choisit des exemples vivants et pallie ainsi ce qu’il relate sans cesse, la
difficulté qui fut la sienne d’accéder à des sources tout au long de la période
1933-1945, puisqu’il était interdit de tout, de livres, de journaux, de
bibliothèque… (rapprochement avec ce qu’on entend sur la situation toute
récente au Mali, à Tombouctou ou Gao où jouer aux cartes ou écouter de la
musique étaient non seulement interdits mais passibles d’amendes et de
punitions physiques violentes : la conscience, la façon dont on la
nourrit, ce que l’on en fait, là réside le problème pour tous les régimes
totalitaires).
Et Klemperer rend attentif à ce qui peut être graines de totalitarisme même au
sein des démocraties. Et incite donc à la vigilance. Et pour les écrivains et
les lecteurs, à la vigilance via les mots, les tournures. Il faut développer
une oreille linguistique fine comme on développe une oreille musicale. Et comme
en musique, cela se fait par la pratique, la lecture bien sûr mais aussi l’attention
à toutes les sources de la parole dans la société, publicité, médias, discours
politiques, zinc et trottoir !
Des abréviations (Victor Klemperer)
Formidable chapitre de LTI sur la
question des abréviations ! Avec là encore une analyse parlant bien
au-delà des frontières temporelles de l’allemand des nazis.
« Si maintenant je me demande pour quelle raison l’abréviation doit être
comptée parmi les caractéristiques dominantes de la LTI, la réponse est claire.
Aucun style de langage d’une époque antérieure ne fait un usage aussi
exorbitant de ce procédé que l’allemand hitlérien. L’abréviation moderne s’instaure
partout où l’on technicise et où on organise. Or, conformément à son exigence
de totalité, le nazisme technicise et organise tout » (132)
Or, je découvre (de l’injonction)
… avec stupeur dans un manuel de grammaire allemande qu’il y a en allemand
pas moins de seize façons d’exprimer l’injonction ! De l’impératif aux « préverbes »
de sinistre mémoire, par exemple los
(allez !) ou raus (ouste,
dehors) que l’on trouve à toutes les pages dans les livres qui relatent l’expérience
des camps. Ainsi : Arbeit Arbeit los !
chez Robert Antelme (L’Espèce humaine,
p. 191) et ce qui est significatif est que je n’ai pas eu à chercher, quasiment
à la première page ouverte au hasard, j’ai trouvé ce los.
→ Et comme il y a seize exemples convaincants, traduits en français de manière
convaincante et variée, on se dit qu’il y en a sans doute autant de manière de
formuler l’injonction en français. (François Muller, Allemand, grammaire, Le Robert et Nathan, édition 2012, p. 254)
Du poison (Klemperer)
« Le poison est partout. Il traîne dans cette eau qu'est la LTI,
personne n'est épargné. » (133)
De nouveau cette comparaison avec quelque chose d’organique (un autre mot-clé
du nazisme) et le pouvoir de contamination d'une langue déformée. Klemperer analyse de façon très vivante le comportement verbal de certains de
ses collègues de peine à l'usine pour conclure : « aucun n'était nazi
mais ils étaient tous intoxiqués » (137)
→ Pourquoi sans doute il est si important de bien dénoncer les propos racistes
au jour le jour. Il y a dans la langue un effet possible de contamination :
si certains se permettent ou si on permet à tous d’exprimer leur haine (mais
nul à mon sens n’est exempt de racisme au fond de lui-même), c’est une traînée
de poudre. Cela apparaît timidement ici, ce n’est pas relevé et alors ça se
propage. Le nazisme a débridé cette tendance profonde avec les conséquences que
l’on sait. Le chapitre du livre de Klemperer
s’intitule et c’est effrayant : « une seule journée de travail »,
oui, une simple journée où chez au moins quatre de ses congénères, dont il souligne
bien qu’ils ne sont pas nazis, il relève des propos contaminés d’une façon ou d’une
autre par la doctrine nazie. Démontrant le terrible formatage de l’esprit.
Dans
le Morde (Dominique Dou)
Ce nouveau livre de Dominique Dou vient de sortir aux éditions Dumerchez.
Journal de lecture/1
Un a priori contre ce mot-titre. Je pense un peu à ècre chez Nicolas Pesquès. J’ai fait une petite recherche, pour
m’assurer qu’il ne s’agissait pas d’un mot rare, inconnu de moi. Il ne semble
pas, tout ce que j’ai trouvé c’est le subjonctif de mordre, que je morde, et
apparemment le nom d’un personnage d’un jeu vidéo…. sous réserve bien sûr. J’y
entends mordre, mais aussi merde, monde, projette une image un peu imprécise, une sorte de sac de
peau, hommes, monde, symbole de l’état du monde…. Dominique Dou dit quelque
part de ses écrivains frères qu’ils sont comme elle « dans le morde » (60). Il
y a aussi horde. Mais je maintiens ma
réticence et la compare à celle que je n’ai pu surmonter concernant le Ecre de Pesquès. Rares sont les
néologismes totalement convaincants. Je ne peux m’empêcher d’y voir l’aveu
d’une impuissance. Un auteur me semble cependant expert dans la formation de
mots, c’est Patrick Beurard Valdoye.
Toutefois, je suis saisie par la force des poèmes de Dominique Dou, qui donnent
le sentiment d'être comme une coulée, comme un fleuve puissant ; il y a une
dynamique, peut-être un peu dans l'esprit de Gherasim Luca.
« Ne pas penser :
Là est le danger glacial »
page 13
« Être toute correspondance
Observer le milieu du ciel –
Et puis cueillir les petits courages pendus
Aux arbres – le plus court chemin – »
Page 15
Il semblerait que de nombreux titres, tous peut-être soient fabriqués sur le
principe de du ceci, du cela. Exemples : Du chemin court, Du désert,
Du travail
Question de l’origine, à partir de cette citation :
« Difficile de trouver
sa langue
habitée par des monstres –
à l'écart
même celle d'autriche
la mienne lointaine »
page 16
Un beau poème sur la question de la langue, page 19, poème intitulé « De
l’ennemie ». Permet notamment d’examiner la manière de Dominique Dou, beaucoup
d’exclamations, d’interjections, des phrases courtes, qui cinglent, élisions de
négations parfois.
Page 24 et surtout page 25, on poursuit la question de la langue : « moi la
mienne serait le silence si / je m’écoutais et – / dans ce silence – je
pourrais dire / ma vraie langue qui n’est pas – la vôtre
→ ce qui renvoie doublement aux propos d’Antoine Emaz, hier, dans ce même
Flotoir, sur les voix multiples et sur
le silence !
Page 28, attestation que Luca n'est pas loin, avec sortir sans sortir inséré dans le poème.
Gherasim Luca, Tarkos ? (Dominique Dou)
Page 30, se confirme l'idée d'une influence de Gherasim Luca et peut-être
aussi de Tarkos, notamment dans la redondance des mots repris et répétés.
Influence n’est sans doute pas le bon mot, peut-être plus une sorte d’incorporation, dans la langue poétique
même de Dominique Dou, de celle de G. Luca.
Beau trajet, la plupart du temps, des poèmes. On est empoigné par les premiers
mots, et on lit d'une seule traite jusqu'à la fin. Effet en quelque sorte comme
de celui d’une flèche, puissante.
« pas gentille la langue
que je ramasse –
frénésique et seule –
contre
compassion. » (35)
Peut-être toutefois, une difficulté à tenir la distance, sur un poème long
comme celui qui va de la page 36 à la page 41. Il me semble que la manière
s’accommode mieux d’une certaine fulgurance et que dans le long poème, la
trajectoire se perd un peu, et à la limite pourrait affleurer quelque chose
d’un procédé.
Il me semble que j'avais déjà pointé, chez elle, la dimension
parfois prophétique des poèmes. Je la retrouve ici en particulier page 40
dans l'allusion aux camps nazis :
« tu le vois que ça ne suffit pas
ces souvenirs de rails qui n’ont qu’un seul but
une seule porte grande ouverte sur le travail
qui rend libre – » (40)
Présence de Tarkos confirmée page 49 avec une allusion, notamment à la patmo
Page 59, évocation des grands auteurs qui la nourrissent et une clé aussi
pour la façon dont le texte naît et est travaillé : « tant que j’écris / pour
moi font loi / mes sans pareils /tout prochement tout doux / mes bien au chaud
dans des livres / mon mandelstam mon michaux / mon cavalier qui passe
supervielle / ne t'arrête pas le 28 janvier / mon Yeats – // tant que j’écris /
vous éveille encore / mes précédents dans vos pages / vous êtes encore – / remuez
encore dans vos pages – (60)
→ de façon générale,
mélange d’admiration pour la force dynamique des poèmes, le travail sur les
sons mais sentiment aussi d’une sorte de posture de grand orgueil. Dont il
faudrait déterminer la raison d’être. Je ne pense pas que l’égo ait à voir
là-dedans, c’est plutôt une sorte de certitude propre à l’écrivain, de son
rôle, hors et au-dessus, en quelque sorte.
Toujours pensé à une dimension apocalyptique en la lisant, prophétique parfois
je l’ai dit, quelque chose d’une voix qui
clame dans le désert, envers et contre tout. Là réside peut-être l’impression
donnée d’orgueil.
Commentaires