Cri
vertical (Dominique Dou)
Je continue ma lecture de Dominique Dou (Dans le Morde).
Un très beau poème page 63, « du
dénuement », une sorte d'humilité et cela vient un peu contredire mes
propos d'hier sur l'orgueil. Contredire, peut-être pas, peut-être que les deux
coexistent ? Je me souviens que j'ai dit qu'il n'était pas question pour cet
orgueil d'une affaire d'ego mais plutôt du sentiment d'être investie d'une
forme de mission.
« Juste être dans l'entre-deux
Là où se plaignent les contraires– »
Page 66, elle parle de cri vertical. Il
me semble que les poèmes les plus réussis, les plus percutants, sont
précisément des cris verticaux.
Page 78, « Du multiple (II) » : Moi aussi / je me casse / plusieurs
fois me recolle – quand je n’écris pas je parle / à mes morts – / peu nombreux– »,
morts que l’on soupçonne être surtout les écrivains qui l’accompagnent avec une
présence aussi forte que s’il s’agissait de personnes réelles de la vie réelle.
Dans ce poème, elle évoque Olivier Larronde. Il est beau de voir ainsi petit à
petit se constituer ce noyau d’écrivains qui la portent, qui infusent son écriture, Mandelstam,
Gherasim Luca, Tarkos, Supervielle, Larronde, Michaux, cela dessine une constellation
très éclairante sur sa recherche et son projet.
Page 80, « De la géographie », bel exemple de la manière de
Dominique Dou : phrases très courtes, répétition de mots évoquant parfois
Gertrude Stein, ici même introduction d’une ritournelle enfantine, formules
familières curieusement insérées dans le tissu du poème, comme si elle
reprenait la main et tempérait par humour ou dérision le tragique du propos.
Comme si elle tempérait aussi cet orgueil de messagère dont j’ai parlé par une
volonté de ne pas se prendre au sérieux et de montrer qu’elle n’y croit que
très partiellement. Cela me semble marquer une évolution par rapport à son
premier livre.
Se poser aussi la question de savoir de quelle nature est l'autre dans ce
livre. Il n’est pas absent, il est rarement individuel, sauf les grands poètes
qu'elle évoque, ne semble jamais faire partie du quotidien de l’auteur. Cet
autre serait plutôt collectif (un peuple).
Page 84, cette formule qui interroge : « À moi d’inventer l’après image ».
Certes, il ne saurait être ici question, me semble-t-il, de la métaphore… mais
pour l’instant cela reste un peu énigmatique.
Aux silencieux tu peux parler (Dominique
Dou)
Page 86, un poème éclairant sur la démarche du poète, en plus d’être très
beau : aux silencieux /tu peux parler – (à peine si je parle) – suis bien
tranquille oui – se tairont peux tout leur dire : / par leur bouche le silence
se fera / diront pour eux seuls ma confidence / renforceront leur silence pour
me garder – / même quand je dirai des choses inadmissibles / comme : le silence
est un personnage neuf – / m’attendent entre les plis / s’attendent à tout – (à
peine si je dis) – / patience et devenir – aux silencieux le consolant – légère
cohorte »
Et 87 allusion très belle et forte en sa manière à Celan : « entre deux
roses qu’on n’offre pas / laquelle est à personne ? / De personne à personne – l’enjamber/ ce seuil qui fait
parole – ainsi que silence »
→ intuition que là aussi, peut-être, quelque chose d’éclairant sur les poèmes
de Dominique Dou, tentative de passage entre, avec en ligne de mire le
minuscule espace entre verbiage et silence.
Page 88, le poème réactive la question de la posture du poète, ce que j’ai
appelé sans doute à tort, l’orgueil. Il semblerait en fait que ce soit la position
d'un être immatériel qui dit « nous sommes l'ombre portée du monde »,
« à la marge de la vie / pourtant / l'ombilic du monde – (belle
définition en fait de la place du poète).
De l’intranquillité (Dominique Dou)
Le très beau poème « de l'intranquillité », mot et notion qui
pourraient servir de clé pour l’ensemble du livre. Intranquillité de l’esprit
et du psychisme qui se traduit très concrètement dans l’écriture.
« Je ne me tiens pas tranquille du tout
Et les théories ne mâchent pas pour moi
L'avenir –
c'est à moi – au-dedans de nous –
D'écrire ce qui se tient sur arête du couteau – //
Tant pis si le fil n'est pas coupant –
Je ne sais pas aiguiser – et le couteau sur quoi le planter ? »
L’intranquillité est cet état qui appelle impérieusement l’écriture, par
laquelle on entre en contact non seulement avec soi-même, en tant qu’être
humain immergé dans le monde, mais aussi avec les autres, ce nous. Et peu
importe en définitive la performance de l’outil, voire même la pertinence de
l’acte. Écrire serait la seule réponse à l’intranquillité ontologique.
Page 95, un poème qui me semble répondre à quelques-unes des questions posées
jusqu'à présent sur la question de l’orgueil, de l'humilité, de la place du
poète, et de la question de l'autre.
« Je suis impossible
Mais je sens qu'il n'est plus temps
De vous parler de moi
Comme Une –
Je suis de l'impossible
Alliance
Mais le grand Nous est à l'ordre
Du jour »
là encore, sur cette fin du livre, comme après un long engendrement, cette
bascule de l’individuel au plus large, ce grand Nous, autres et monde, civilisation
en perdition.
Page 97, un grand poème « de L'innomé », plus spécifiquement
politique à certains égards. En tout cas une analyse de l'état du monde, et de
l'opposition entre ceux qui aiment ce monde et ceux qui ne l'aiment pas. Belle
trouvaille du mediamystique.
Il y a bien une recherche, mais dans une forme d'incertitude
« j'aime pas ces temps
J'attends
J'aime pas ces temps j'attends
Ma langue cachée à moi
De longues années
Lumière devant moi– » (99)
Il y a ceux qui aiment ces temps et ceux qui n'aiment pas ce temps, longtemps
on pense que le poète fait partie des seconds. Finalement on découvre qu'elle
n’appartient à aucun des deux cercles, qu'elle est entre
Haar me reste énigmatique.
M’interroge sur le fait qu’il s’agisse seulement des cheveux, le mot allemand,
ou bien d’une ville, réelle ou mythique (Harare sans doute pas loin ?) Haar est
bien cheveu, mais aussi nom de deux villes d’Allemagne et celui d’un
mathématicien hongrois qui a donné son nom à la mesure de Haar et à l’ondelette
de Haar. Ce qui ne m’éclaire pas vraiment même si cela soudain m’amuse.
Une réponse de Dominique Dou sur Haar
Interrogée sur ce sens de Haar, Dominique Dou m’a répondu cela :
« C'est la troisième allusion, à Celan mais celle-ci pour moi très directe à Todesfuge et aux cheveux d'or et cheveux
de cendre, de Margarete et de Sulamith. Il s'agit très concrètement de
chevelure n'est-ce pas, coupée, brûlée, tondue.
Donc de cette catastrophe centrale du siècle selon moi non résolue, non comprise,
non dénouée, une tresse bien serrée - et suivie, comme s'il ne s'était pas
passé cela, du courant des jours, du courant de la pensée qui ne pense pas, de
la structure qui s'impose. »
De l’Arbeit encore (Dominique Dou)
« de l’Arbeit (encore) » est un très bel hymne aux livres. Qui
montre une fois encore en quelle compagnie se déploie l’écriture de Dominique
Dou, quelle nourriture elle cherche et trouve : « Chers mes livres mes
humaines / chairs vives libres mes vifs / plus je vous contemple serrés /
serrés / plus je m’étends serrée / plus je m’allonge - / mes précédents serrée
sur vous / cherriblement lus – abreuvoirs disparaissez pas ! » (108)
Très exemplaire de l’écriture de Dominique Dou : mélange de registres, ton
grave prophétique, langage beaucoup plus familier qui s'en prend souvent à
soi-même, ruptures permanentes comme refus constants de céder à la pente.
Glissements de terrain et de rideaux. Invention aussi dans ces ruptures de
rythme, qui sont parfois littéralement lus comme des attaques contre soi-même
et l’écueil du lyrisme tragique en particulier.
C'est un livre difficile souvent, mais très prenant pourtant, vers lequel on
revient avec respect.
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