Les notes de pianiste
Je reviens sur ma première impression évoquée hier et bien trop hâtive. Ce
livre est très intéressant. Il s’agit de « notes éparses que l’on ne peut
appeler un journal » (Valery Afanassiev, Notes de pianiste, Corti, 2012, p. 46) que le pianiste Afanassiev
rédige quasiment chaque jour, à l’aube, en quelque sorte ses Cahiers (Valéry). Il y développe une
pensée dont je trouve la trace écrite tout à fait intéressante : labile,
flottante, jamais dans l’affirmation catégorique, une pensée qui se cherche en
écrivant. Et très curieusement ce n’est qu’à retardement, ce matin, douze
heures environ après ma lecture et alors que je n’y pensais pas spécialement
que j’en ai pris conscience, visualisant cette écriture et cette pensée via un
curseur cherchant sa juste position ou le vu-mètre cherchant l’accord. Il y a
notamment toute une réflexion, reprise constamment, sur l’interprétation. Que
faire quand une œuvre résiste ? Comment l’aborder ? Eh bien, souvent,
sans la jouer ! « Je me suis mis à regarder les partitions sans
toucher au clavier de mon piano. Je les regardais, je les écoutais. La musique
n’a pas besoin de cordes pour exister [...] La musique entrait en moi pour
rester à l’intérieur, pour vivre dans mon corps [...] Elle semblait naître en
moi au fur et à mesure que je glissais d’une portée à une autre ».
→ Comme chez Celibidache, une réflexion sur l’existence de la musique. Où est-elle quand elle n’est pas jouée ?
Existe-t-elle-même ? Je me souviens aussi de la remarque de Bach citée
maintes fois par Celibidache : celui qui en voyant une partition ne sait
en déterminer le tempo, celui-là ferait mieux d’abandonner la musique. Et il
est si vrai qu’on peut lire la musique comme on lit un livre. Et que les
amateurs ne le font certainement pas assez. Et ensuite on arrive à se passer du
texte et de l’écoute, la musique est en soi, on peut la lire en soi. P. ne me
dit-il que pendant ses insomnies, il se « joue » la sonate de Franck ?
Sous-jacente cette question et surtout ces jours où il en est question :
si j’étais otage pendant des mois, quelque part dans un désert, sans tout ce
qui me permet de vivre ici et maintenant, quelles ressources intérieures
pourrais-je mobiliser ? Et qu’en est-il de ceux qui n’ont aucun monde
intérieur ?
Déchiffrage (musique, Afanassiev)
« Chaque œuvre musicale est une cathédrale engloutie qu’il faut
retrouver. On la retrouve grâce à l’écoute permanente. On n’arrive pas à tout
saisir si on joue une œuvre en entier, sans s’arrêter en route. Ou il faut
écarter les feuilles pour entendre les cloches plus distinctement. Puis les
feuilles reviennent à leur place, mais les cloches ne sonnent plus de la même
manière. Il faut les faire sonner en connaissance de cause ». (50)
→ quelle plus belle invite à l’exploration en détail de la partition, « faire
sonner les cloches » ! Ailleurs il décrit très finement le processus par lequel une partition
inconnue, étrangère, petit à petit se dévoile et cela recoupe parfaitement l’expérience
que je peux avoir du déchiffrage d’une pièce : un magma, une jungle qui ne
dit rien (surtout, mais c’est si rare et au fond précieux, quand on n’a jamais
entendu l’œuvre que l’on aborde). L’œuvre, il faut « l’écouter
attentivement, sans discontinuer, pendant des heures [...] il faut écouter sa
vie intérieure ; il faut l’écouter de l’intérieur et de l’extérieur.
Parfois on a l’impression que l’œuvre n’existe pas. On voit une partition, on
la tient, on la feuillette. On voit des notes mais ce ne sont que de petits
cercles noirs qui ne signifient rien du tout [...] c’est un vide que l’on
affronte. Peu à peu dans ce vide apparaît quelque chose – il y a un mouvement
indicible ou ineffable [...] des sons émergent de ce vide, et ils s’organisent
autour d’un centre. Une structure se dessine au fond du vide, une structure quasi
mathématique. L’œuvre est en train de naître sous nos yeux » (54)
→ ne peut-on reprendre ce passage, quasi termes à termes, pour décrire une
expérience de lecture, une lecture de poésie, une lecture difficile, où rien à
l’origine, quand on plonge dans le texte, ne fait sens, et où petit à petit une
façon de lire qui est à la fois insistante dans son effort et flottante dans sa
tension va faire émerger quelque chose ? (on reviendra sur la question de
l’objectivité ou de la subjectivité de ce quelque chose sans doute avec le
petit opus de Wolfgang Iser, L’Appel du
texte)
Celibidache et Afanassiev
Le pianiste évoque aussi, et pas en termes très élogieux, la vie musicale
contemporaine. On croirait lire parfois Celibidache. Par exemple lorsqu’il
écrit : « La plupart des étoiles naissantes et certaines mourantes ne
respectent même pas la mini-structure, la phrase qu’ils hachent comme un
morceau de viande pour en faire du bœuf Stroganoff. Il en résulte une série de
petites extases qui ravissent le public [...] toutes les structures sont
détruites ; la musique aussi. Les pianistes jouent mesure par mesure, en
oubliant qu’il y en a des centaines, sans parler des notes. » (78)
Ces annotations sont souvent très drôles et bien cruelles : « Il faut
prouver que vous ressentez quelque chose sur scène face au piano. Le public
croit ses yeux, pas ses oreilles qui s’atrophient à la longue, selon la thèse de
Darwin. Ses oreilles ne captent que des vagues plus ou moins extatiques qui
déferlent sur la salle. Pas de polyphonie, pas de nuances, pas de
mini-structures, pas de maxi-structures. Rien que le flux et le reflux d’une
émotion factice ». (98)
→ « émotion factice », produite artificiellement, parfois avec des
moyens très lourds : n’est-ce pas la définition même de la plupart des œuvres
aujourd’hui proposées. Il faut enfoncer le clou dans la chair, car celle-ci
serait devenue insensible ? Selon la thèse de Darwin. Mithridatisée par
les coups de massue des grands huit de foire et de la violence des films ?
Devant être violemment heurtée pour sentir quoi que ce soit ?
Comme une chaîne d’échos
Je pressens déjà, même si j’ai à peine ouvert le petit livre de Wolfgang
Iser, L’appel du texte, qu’il y a
comme une chaîne d’échos entre Celibidache, Afanassiev, Wismann et Iser :
un texte (livre, partition) ne vit que lorsqu’il est lu. Avec focale sur le
lecteur. À débroussailler !
La petite fille du Larousse
découpe d’arbres sur fond bleu, noir, nuit, tragique écriture, griffes et
coups partout – esprits pays occupés, plantes forcées, condamnés à bêtise et
violence et continue – auto-allumage des procès, voués à emballement, où le
pilote ? – nanosecondes, automatismes débridés, marchés fous : la donnée
vole, bombes en rase-mottes, ceinture d’astéroïdes ou d’explosifs – et au milieu
du champ de fleurs, assise, la petite fille du Larousse [format à l’italienne]
lisant.
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