journaux
Reçu un abondant dossier via des amis américains à qui j’avais écrit pour leur
demander leur avis sur l’affaire Judith Butler. Ils se sont impliqués largement
dans le soutien et la défense de JB. Toujours un peu étonnée devant le manque
de réaction sur Twitter par rapport à ce qui me semble important, telle cette
affaire, alors que certains s’enflamment pour des broutilles jusqu’à plus soif.
Cada loco con su tema, une fois
encore. [chaque fou avec son thème]
Carlos Kleiber (via Bruno Le Maire)
Livre de Bruno Le Maire, Musique
absolue, Répétition avec Carlos Kleiber. J’avais acheté le livre avant-hier
dans mon quartier, et curieusement avais semé, entre la table où il se trouvait
et la caisse (court chemin pourtant dans cette petite librairie), le bandeau criard
« Bruno le Maire » (j’aurais préféré, cela va de soi, « Carlos Kleiber »,
mais qui sait qui est CK ?). Acte non pas manqué mais prémonitoire. Le
livre ne tombe pas tout à fait des mains, car il y a de nombreuses anecdotes
mais c’est une collection de poncifs. Comment des hommes intelligents
peuvent-ils ne pas se rendre compte de ce qu’ils écrivent et surtout de comment
ils écrivent ? Quel est l’état de leur pensée…. ? Par ailleurs sont
mêlées la fiction et sans doute des bribes documentaires d’une façon
inextricable si bien que l’on ne sait pas ce qui relève de la biographie du
chef d’orchestre ou d’un portrait subjectif, qui eut été possible bien entendu,
mais avec une autre distance et un autre talent (je pense en particulier au
passage -obligé évidemment dans un tel contexte- consacré au rapport de CK avec
son père, Erich Kleiber).
Une fois de plus constatation qu’écrire sur ou à partir de la musique est un
des exercices les plus difficiles qui soit et que l’amour, sans doute tout à
fait réel et bien informé ici, n’y suffit pas.
Peut-être aussi que la dure école de la poésie fait monter très sensiblement le
niveau d’exigence et finit par conditionner une approche devenue infiniment
plus réactive à tout ce qui est clichés et facilités. C’est d’autant plus
surprenant que BLM est agrégé de lettres modernes et qu’il a fait un mémoire
sur « La Statuaire dans A la
Recherche du temps perdu », sous la direction de JY Tadié. La question
subsidiaire est sans doute comment trouve-t-on le temps d’écrire un livre quand
on est ministre ?
docufiction ? (Le Maire sur Carlos Kleiber)
Terminé hier soir ce livre dont j’irai presque jusqu’à dire qu’il est une
sorte de faute morale. Je suis choquée de voir que dans l’article Wikipédia
consacré à Carlos Kleiber, il figure déjà en bonne place, dans la liste
des références.
Or ce livre mêle de façon inextricable, je l’ai dit, la fiction et la réalité.
Sans doute ce que l’on appelle de cet horrible nom, un docufiction (je préfère
fiction documentaire, encore que les termes me semblent antagonistes). L’énorme
problème de ce type d’approche est que le lecteur est en quelque sorte piégé :
qu’est-ce qui repose sur la documentation et qui correspond à des faits
authentiques et qu’est-ce qui repose sur l’imaginaire de l’auteur qui se permet
au fond d’interposer sa grille de lecture et surtout ses fantasmes ? (Ils ne
manquent pas ici.) Dans cet ouvrage, c’est flagrant : on se rend compte,
précisément en consultant l’article de Wikipédia, que nombre de faits sont
authentiques, peut-être même tous. Mais ils sont passés à une étrange
moulinette, une sorte de dispositif fictionnel inventé par BLM. En gros, l’auteur
imagine une interview entre un journaliste français (aux yeux bleus !) et
un violoniste, qui fut membre d’orchestres dirigés par Kleiber et ami de
celui-ci. C’est donc ce violoniste (imaginaire ou ayant existé ?) qui
parle du grand chef d’orchestre. On a le droit à toutes sortes d’informations
sur ce personnage dont on se moque complètement en réalité. Et ce sont ses
réponses supposées qui forment le livre, de bout en bout, avec saillies,
boutades, morceaux choisis (on espère qu’il n’y a pas de copier/coller !),
etc.
Bilan, un mauvais livre, un mauvais service rendu à Carlos Kleiber et plus
largement à la musique, dont on continue à véhiculer par ce biais une image
idiote, pseudo-romantique, marquée par le culte de la personnalité, sans aucune
analyse réelle. J’aurais eu au demeurant les mêmes remarques à formuler à
propos du livre sur Martha Argerich d’Olivier Bellamy dont le sous-titre est
déjà tout un programme : L’Enfant et
les Sortilèges !!!!!
Passer au livre
du pianiste Afanassiev, qui ne me semble pas dépourvu pourtant de défauts,
immédiatement après avoir fermé le livre de Bruno Le Maire est comme un choc
salutaire. Enfin on parle vraiment de musique (trop peu en fait, j’y reviendrai
sans doute). Sans oublier d’évoquer le livre de Celibidache, très présent tout
au long de ces jours et souvent dans des réflexions qui excèdent le seul domaine
musical : là au moins on parle vraiment de musique et pas d’épiphénomènes
qui n’ont rien à voir avec elle.
[PS : une courte balade sur le Net me laisse à penser que je serai sans
doute la seule à oser exprimer un avis très négatif sur le livre de BLM. Ce ne
sont partout qu’éloges et l’on va même, quelque part, jusqu’à souhaiter qu’il
abandonne la politique pour se consacrer à l’écriture…)
sur la lecture
Relisant un très bel article
de Michelle Labbé pour Poezibao (sur
l’œuvre d’Yves Boudier), je relève cela sur la lecture :
« Quand il étudie l’acte de lecture, Wolfgang Iser emprunte le terme de “surdétermination”
à la psychologie du rêve, telle que la définissait Freud. Ce qu’il écrit est
d’autant plus vrai pour ce type de poème où la lecture, comme le rêve, se
trouve organisée en des chaînes signifiantes multiples, chaque mot ou groupe de
mots amorçant une chaîne associative différente. Comme le rêve, le contenu
manifeste du poème paraît sous-tendre un contenu latent. Il faut lire le texte
comme on rêve, sans souci d’une quelconque pertinence, puis relire comme on se
souvient d’un rêve, en songeant que sa surdétermination “peut signifier
différentes choses pour différents lecteurs, mais signifie également que tout
lecteur peut pressentir […] plusieurs couches de signification différentes.” »
(Wolfgang Iser, L’Acte de Lecture,
p. 91, Editions Mardaga, Bruxelles, 1976.)
« Chaque lecture amène sa vision. Les lectures se plient l’une sur
l’autre. »
→ Je note aussi ce propos de JC Milner qui me fait fortement songer à Nicolas
Pesquès :
« L’étonnant, c’est que l’échec ne
soit pas absolu et qu’un poète se reconnaisse à ceci qu’il parvienne
effectivement, sinon à combler le manque, du moins à l’affecter. Dans la
langue, qu’il travaille, il arrive qu’un sujet imprime une marque et fraie une
voie où s’écrit un impossible à écrire. » (Jean-Claude Milner, L’Amour de la langue, Seuil, 1978, p.
38.)
Commentaires