Proust
P. me fait une remarque magnifique concernant Proust. Il vient de commencer
à lire le livre de Celibidache et s'arrête aux harmoniques. Il semblerait que
les violonistes soient beaucoup plus sensibles à cette question que les
pianistes et en effet, pour P. cela fait tilt immédiatement. Il relie cela à
Proust, disant que quand Proust aborde un thème, une sensation, on a le
sentiment qu'il en explore toutes les harmoniques, et parallèlement en fait
résonner de multiples chez le lecteur (il me dit que les promenades de Proust
évoque pour lui celles qu'il faisait dans son enfance, à M.).
Photo
D’un mail d’Isabelle Baladine Howald : « J'aime aussi [faire des
photos], mais je me suis rendue compte que parfois je ne faisais pas attention
à ce que je voyais parce que je faisais la photo (reproduire plutôt que voir,
être après l'instant plutôt que dans l'instant, avoir été, donc, plutôt
qu'être.) »
→ cela vient s’ajouter à ma réflexion en cours, au long cours devrais-je dire, sur
la photo et plus précisément encore sur la pulsion photographique. Travail
pratique : partir sans appareil, renoncer à un moment donné à la photo,
s’arracher au désir de fixer à tout prix et faire confiance à cette autre
fixation, qui est l’empreinte mémorielle, profonde et surtout malléable au gré
de la vie psychique. Alors que l’image photographique est figée, arrêtée en
plein vol et à cet égard comme tuée par le déclencheur.
Bergounioux et ses formulations
Ce matin relevé en ligne cet extrait des Carnets de Bergounioux (via le site Brigetoun) :
« De reproduire ces pages rend à cette époque, dont un demi-siècle me
sépare, une présence soudaine, troublante. Une part enfouie de mon être renaît.
Un monde aboli, perdu, resurgit. Mais ses candeurs, sa douceur sont voilées du deuil
de ceux qui le firent tel et ne sont plus »
Cet extrait me remet en mémoire ce que dit Tiphaine Samoyault dans l’émission « Figures
Libres », que j’ai en partie retranscrite (Evernote) sur la fascination
exercée par ce texte, fascination qu’elle relie avant tout, dans son propos de
ce moment-là, au fait que Bergounioux parle de la vie ordinaire : « Pas
d'évènements, pas de surprises, uniformité lisse, retour des jours, fascinant,
c'est la matière même de notre existence qui est là tissée, comme sa trame et
tout ce qui se vit se fait sur ce fond-là. Bergounioux dit à quel point sa vie
est commune, à quel point elle ressemble à la nôtre et que cela fait la matière
du livre. Capacité de ce journal à nous montrer ce qu'il y a de commun dans nos
vies et ça fonde un être ensemble. Il ne traite de rien qui ne soit pas
intimement vécu. »
Mais je pense que la fascination est due plus encore à l’écriture de
Bergounioux. Je peux prendre pour exemple cette phrase « voilées du deuil
de ceux qui le firent tels », peu de mots mais une grande complexité
syntaxique et le jeu des références emboîtées. À la fois imprécision laissant
place à la rêverie du lecteur et extrême précision de la formulation. Chaque
mot à sa juste place et impossible à déplacer sans ficher par terre la tension.
→ mais un petit doute sur l’orthographe de « tels », donné avec un s
dans le livre (Carnet de notes,
2001-2010, p. 518)
Mathématiques
Dans Le Monde du week-end (17/18 Août 2012), je retiens surtout le portrait
de Maxim Kontsevich, un franco-russe très grand esprit mathématique,
multi-titré (Poincaré, Fields, Shaw, Milner). Pourquoi cette fascination pour
les grands mathématiciens alors que je suis incapable de résoudre une équation
du premier degré ? Indéniable frustration
en tout état de cause de cette inculture, de ce handicap. Je pense à Jacques
Roubaud et à Raymond Queneau qui étaient tous deux excellents poètes et non
moins excellents mathématiciens. Chiffres et lettres pour eux et sans doute
aussi une forte capacité combinatoire de leur esprit.
Nadia Boulanger
Visionné un beau film de Bruno Monsaingeon sur et autour de Nadia Boulanger.
Finesse des analyses de cette musicienne et pédagogue exceptionnelles,
ouverture de ses propos et bien des choses qui me font penser à mon actuelle
lecture de Celibidache. Je dois chercher et trouver une citation que Nadia
Boulanger fait de Valéry, disant que ce qu’il peut donner dépend beaucoup de ce
qu’apporte son interlocuteur.
Valéry
Retrouvé un peu plus tard la citation que fait Nadia Boulanger et qui est inscrite en fait
au fronton du Palais de Chaillot !
« Il dépend de celui qui passe
Que je sois tombe ou trésor
Que je parle ou me taise
Ceci ne tient qu'à toi
Ami n'entre pas sans désir »
Boulanger, Gottlieb & Scelsi
Coïncidence : hier donc, visionnage de ce film de Bruno Monsaingeon sur
Nadia Boulanger. Or à l'instant, je lis sur le Kindle un article relevé ici, une interview du pianiste Jay Gottlieb.
Lequel parle longuement de Nadia Boulanger et cite la fameuse citation de Paul
Valéry retrouvée ce matin. Il parle aussi de Scelsi qu'il a connu pendant
quatre ans, avec qui il a longuement parlé dans son appartement romain : « pour
jouer Scelsi, il faut être habité. Il faut plonger à l’intérieur du battement
de cœur de chaque son ».
Et par ailleurs je trouve comme une conjonction entre Celibidache, Nadia
Boulanger et ce que dit Jay Gottlieb. Même liberté intérieure chevillée à une
très grande rigueur de l'approche. Même intensité, même sérieux (sans se
prendre au sérieux), même passion. Loin de tous les tueurs de désir qui
sévissent en musique comme en poésie.
Lowry, l’alcool
Dans ses « notules dominicales », désormais accessibles
uniquement par abonnement mail, Philippe Didion rend compte de sa lecture de Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry
(qui serait livre à relire !)
« [...] Ce qu'ajoute Lowry à ce festival, c'est une cause, une source :
l'alcool. [...] Pour mettre en place un tel personnage, Lowry ne pouvait que
connaître intimement l'alcool et je suis même porté à croire, pour certaines
raisons, qu'une telle connaissance est nécessaire pour le saisir, de
l'intérieur, de façon complète. Lowry a su mettre en mots le mélange
d'asservissement brutal et de lucidité cosmique que connaît l'ivrogne, le vrai.
C'est très rare. Car l'ivrogne, le vrai, en général, se tait : soit il
boit, soit il meurt, soit, s'il a réussi à quitter la bouteille, il n'en
parle pas. Il sait que les gouffres qu'il a arpentés - et les sommets qu'il a
atteints - ne sont pas descriptibles, ne sont pas accessibles aux autres.
L'ivrogne, le vrai, ne raconte pas comment "il s'en est sorti", il
n'a rien à voir avec le fumeur repenti qui raconte à qui veut l'entendre sa
première journée sans tabac : il vient de beaucoup plus loin, de zones beaucoup
plus profondes qui ne se partagent pas. »
Chère Florence Trocmé,
à la lecture des vers de Valéry me revient cet autre propos du poète : « Mes vers ont le sens qu'on leur prête, celui que je leur donne ne s'applique qu'à moi. » Je n'aurais peut-être pas dû utiliser les guillemets : je cite de mémoire cet extrait de la préface de la réédition de Charmes dont les poèmes étaient accompagnés par les textes d'Alain.
Bien à vous,
Jean Le Boël
Rédigé par : Jean Le Boël | 11 septembre 2012 à 21h18