Nombreuses lectures et publications signalées dans le scoop.it de Poezibao,
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Nombreuses lectures et publications signalées dans le scoop.it de Poezibao,
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Rédigé par Florence Trocmé le jeudi 12 septembre 2019 à 13h40 | Lien permanent | Commentaires (0)
Poezibao propose une nouvelle rubrique, intitulée Les Disputaisons. Il s’agira à chaque fois de débattre d’une question littéraire, en donnant la parole à plusieurs intervenants sollicités directement par le site.
Poezibao inaugure cette rubrique avec une première série à parution aléatoire, qui comportera sans doute une quinzaine de contributions. Le thème : la critique en poésie. Cette nouvelle rubrique comme cette première Disputaison ont été conçues par Jean-Pascal Dubost (lire ici la demande adressée aux contributeurs sollicités pour cette première disputaison)
Une disputaison :
La critique en poésie
Issue de la disputatio latine, la disputaison (ou la dispute) était au Moyen Âge une pratique universitaire qui consistait en un débat dialectique oral rassemblant deux personnes dialoguant autour d’un problème théorique posé par un tiers (le maître) ; sans rhétorique, il s’agissait de raisonnement brut ; ce n’était pas une confrontation. Nous avons demandé à plusieurs critiques littéraires de disputer par écrit autour de la critique en poésie, insistant auprès d’eux sur le fait que l’appréciation défavorable y est rarissime.
Troisième contribution : Gérard Cartier
Pour accéder directement aux contributions précédentes, cliquer sur la rubrique « Les Disputaisons » dans la colonne de droite, sur le site.
Le pourquoi du comment
Posons-nous d’abord cette question vaguement saugrenue : pourquoi se mêler de critique de poésie quand on le fait en amateur, selon le mot de Valéry ? Pour moi, tout a commencé par un commentaire perfide de Gérard Noiret remarquant que si les poètes ne s’en chargeaient pas, on ne parlerait pas de la poésie vivante. Il a raison, on le vérifie aisément sur Poezibao… il a raison, bien sûr… mais pourquoi moi ? Je n’ai pas la tête aux doctrines. Je ne m’en sentais pas capable. Il aura fallu un concours de circonstances pour que je m’y risque, tardivement et avec hésitation : la retraite, mal nommée, qui laisse du temps pour lire et pour écrire, et la création de la revue Secousse, dont il fallait nourrir la rubrique critique.
Après neuf ans et près de 80 notes, on n’est plus tout à fait un débutant. Avec le temps, on se dote d’une méthode. La mienne est simplissime : noter en vrac les idées qui me viennent durant la lecture (thèmes, intentions, procédés stylistiques, références affichées ou occultes, etc.), sans retenue ni mise en forme, recopier les vers qui me semblent exemplaires et relever les poèmes à citer en intégralité. Les vingt premières pages d’un recueil me suffisent d’ordinaire à décider si j’en parlerai et, dans ce cas, à définir les grandes lignes de ma note de lecture. Les idées, qui d’abord affluent, ne tardent pas à se répéter, sauf pour un auteur particulièrement versatile : je couvre rarement plus d’une feuille pliée en quatre, comme celle qui est à présent sous ma main – chacun a ses rites. Puis vient le travail de rédaction. Certains ont la plume facile. Ils vous dépêchent une recension d’un spasme de la main. Ce n’est pas mon cas. Pour une note qui coule miraculeusement, comme soufflée des cintres, vingt ne naissent que dans l’effort et la longueur de temps. Il me faut deux à trois semaines pour extraire d’un agglomérat de notations disparates une pensée cohérente et ordonnée : longtemps, les idées flottent dans un brouillard ; les phrases boitent bas ; il est des mots qui jusqu’au bout se refusent. S’agissant de juger ses confrères, et par là-même d’être jugé par eux, comment se contenter du premier mouvement ?
En dépit des apparences, j’ai commencé à répondre à l’enquête. Pourquoi se donner une telle peine pour un livre médiocre, alors que tant de bons livres passent à peu près inaperçus ? Le temps qu’on y consacre serait mieux employé ailleurs. Il est peu probable qu’une appréciation négative amende le coupable, dans le cas où elle est fondée ; et si elle l’est d’évidence, elle donne de son auteur la fâcheuse image d’un pisse-vinaigre s’acharnant à abattre ce qui est déjà à terre. Enfin, nous sommes évidemment faillibles, on ne peut pas exclure de passer à côté d’un grand texte, comme en témoigne amplement l’histoire de la littérature. Les poètes qui ne nous touchent pas, les maladroits, les complaisants, les prétentieux, les rusés, les attardés qui labourent de vieux sillons, les alouettes qui se prennent aux miroirs du temps, laissons-les vivre en paix. Je n’écris donc jamais de critiques négatives. Pour autant, à partir du moment où l’on rend compte d’un livre parce qu’on l’aime, qu’on le trouve important ou original, il faut rester honnête avec soi-même. Il m’arrive souvent d’avoir quelques réserves. Dans ce cas, je les signale, sauf si elles sont mineures, mais en mouchetant le fleuret (à quoi bon blesser ? et est-on sûr, en donnant des leçons, de ne pas se tromper ?), ou en dosant le venin qui est dans la pointe – en le mélangeant de miel : comprendra qui pourra.
Je ne conçois de publier une critique négative que dans deux cas. D’abord, pour un recueil dont on parle beaucoup. Ce on vise essentiellement les journaux et les magazines, y compris à vocation littéraire, qui se désintéressent presque unanimement de la poésie contemporaine – il aura fallu que Franck Venaille meure pour que la grande presse lui rende hommage. Au mieux, elle se contente de citer quelques vers d’un recueil récent ; au pire, elle se livre à des dépeçages à la Frankenstein. Il arrive pourtant que des journalistes s’entichent d’un auteur, ordinairement médiocre. Et on les voit tout à coup célébrer des vers millimétrés et des airs de flûte à l'oignon, ou bien les effusions d’un jeune prodige – ah, découvrir un nouveau Rimbaud ! Que faire, alors ? Si l’on est d’humeur batailleuse, si, lisant l’éloge du poète Houellebecq, on sent son foie se gonfler et s’échauffer, on peut bien sûr se mêler au débat – sans illusions.
Le second cas concerne les ouvrages théoriques et les anthologies. Je ne parlerai pas des premiers, que je ne lis pas : outre qu’ils sont souvent jargonneux, toute métaphysique de la poésie me paraît vaine. Mais ils appellent évidemment le débat, donc la critique, même âpre, pour autant qu’elle soit argumentée. Les anthologies sont de même nature. Par la sélection ou l’exclusion des poètes, par l’importance relative qui leur est accordée, par les notices qui les introduisent, elles expriment, consciemment ou non, une vision de la poésie : elles en sont la précipitation en acte. Il n’y a pas (et c’est heureux) de consensus sur ce qui est bon et mauvais en poésie. On le voit assez à la diversité des écritures louées par les critiques – s’il n’y a plus d’écoles à proprement parler, il y a toujours des familles, parfois lâches, parfois étanches, souvent regroupées autour d’une maison d’édition (Al Dante par exemple). De temps à autre s’élève une dispute qui, sans avoir la vigueur de celles d’Hernani ou du formalisme des années 70, n’en occupe pas moins un moment les esprits. Il y en a eu une en 2017, assez violente, à l’occasion de l’édition de l’anthologie Un nouveau monde d’Yves di Manno et Isabelle Garron (Flammarion), qui tente de tracer des chemins dans la jungle de la poésie française depuis 1968. Ces disputaisons sont légitimes, et même souhaitables, pour autant qu’elles donnent lieu à une réflexion. On ne peut pas se contenter de s’offusquer de l’absence de certains et de la présence d’autres : chacun a son ciel et son enfer personnels, il serait extraordinaire qu’ils coïncident avec ceux de l’auteur d’une anthologie, aussi vaste et informée soit-elle. C’est la vision qui la sous-tend qu’il faut analyser et éventuellement critiquer, surtout si elle est clairement énoncée, comme c’est le cas de celle de Flammarion. D’autres l’ont précédée, avec les mêmes effets – celle de Jean-Michel Espitallier par exemple. Force est de constater que rares sont les commentateurs qui s’efforcent de leur opposer de vrais arguments, et a fortiori de développer leur propre conception. Pour en avoir élaboré une (d’ampleur limitée) pour un éditeur étranger, je l’ai constaté à mes dépens – et j’ai été surpris par la violence lapidaire de certains.
Hormis ces deux cas, je crois peu utile de critiquer les poètes que l’on juge inintéressants. Pierre Jourde défend une position opposée : « L’argument mille fois assené : ignorons les livres médiocres, ne parlons que de ce qui est bien, est celui de la critique de complaisance et sert à couvrir la défense d’ouvrages indigents ». Cet argument est doublement fautif. D’abord, au strict plan de la logique : parler de « ce qui est bien », ce serait « défendre des ouvrages indigents »… Ensuite, Jourde fait à ses contradicteurs un procès d’intention : ils refuseraient de critiquer les mauvais livres par « complaisance ». C’est la reprise d’une idée rebattue, qui égale louange à flatterie et critique à vérité – idée que l’on trouve déjà, par exemple, chez Du Bellay :
Cent fois plus qu’à louer on se plaist à mesdire :
Pource qu’en mesdisant on dit la vérité,
Et louant, la faveur, ou bien l’auctorité,
Contre ce qu’on en croit, fait bien souvent escrire.
(Du Bellay, Les Regrets, in Poètes du XVIe siècle, La Pléiade, p. 475)
L’idée n’est pas dénuée de fondement dans les milieux où les enjeux de pouvoir sont forts, mais on n’est plus à l’époque où les auteurs dépendaient pour leur subsistance de la faveur d’un prince. Il peut exister une relation de cet ordre lorsque le poète commenté est lui-même critique (le fameux « renvoi d’ascenseur ») ou éditeur. On peut alors soupçonner l’auteur de l’éloge de céder au « soin de complaire » (c’est pourquoi je me suis fait une règle de ne pas commenter le travail de poète de mes éditeurs). Hormis ces circonstances particulières, où le soupçon peut naître, en quoi faire l’éloge d’un livre qu’on a aimé serait faire preuve de complaisance ?
Sans doute ne sommes-nous pas de vrais critiques, au sens de Pierre Jourde. Mais, pour le faire en amateurs, nous ne nous sentons pas moins tenus à certains principes : lire des écritures variées, même très différentes de la nôtre ; tenter de les éprouver de l’intérieur ; sonder leurs potentialités, etc. Il reste qu’on ne peut pas s’accommoder à tout. Il y a des auteurs que je ne comprends pas. Jean Daive par exemple, qui sème quelques beaux poèmes au milieu d’un désert de pages où je cherche en vain un sens, même trouble, même lointain ou mystérieux. Je m’y sens un intrus, je tourne les pages par acquis de conscience, pour pouvoir me dire que je les ai lues jusqu’au bout – abandonner un livre est toujours un échec. Dois-je assassiner Jean Daive ? « Mais il ne s’agit pas de comprendre ! » me dira-t-on. Voire. Si l’on révoque la raison, il ne reste plus qu’un chaos de mots, de sonorités et de rythmes qui me repoussent inexorablement. Que d’autres commentent ses livres, s’ils le souhaitent. Sinon quelques saillies, je ne me sens pas capable d’écrire rien sur lui qui soit juste. Il ne m’est arrivé qu’une seule fois d’écrire un texte négatif : à propos d’Anne-Marie Albiach, mais c’était dans un récit illustrant un genre littéraire, le pamphlet, et non dans une critique de poésie. (Je passe à dessein sous silence quelques notes peu élogieuses sur des manuscrits soumis au CNL en vue de l’aide à la publication : elles étaient à finalité interne.)
Certes, on peut facilement se laisser emporter par sa verve : comment résister au plaisir de dire du mal de ses semblables ? « Cent fois plus qu’à louer on se plaist à mesdire… » Peut-être y aurais-je réussi si je l’avais voulu, ce n’est pas la tentation qui parfois me manque. Je ne me prive pas, à l’occasion, de vilipender certains spectacles théâtraux : mais c’est un tout autre univers. Si j’y cède parfois en poésie, comme tout un chacun, c’est en paroles – qui s’envolent. Le genre est trop fragile, trop invisible pour contribuer à en dégoûter ses rares lecteurs. Du reste, ce plaisir bilieux est rarement récompensé. Un critique de poésie de la fin du dernier siècle est resté célèbre pour ses vacheries. On aura bientôt oublié son œuvre de poète, qu’on n’a pas envie de défendre, et qui d’ailleurs ne le mérite pas. De ce dragon, hormis peut-être quelques poèmes pour l’école primaire (« Janvier pour dire à l’année "bonjour"… »), il ne restera que le fiel et l’arrogance. Combien de poètes a-t-il dézingué en public ? Je me suis bien gardé de le chatouiller après l’essai que j’en avais fait en privé. En réponse à un manuscrit que j’avais eu la naïveté de lui soumettre, il m’est chu des hauteurs un oracle assassin. Que croyez-vous qu’il arrivât ? Me suis-je dit : mon Énéide est ratée, il ne me reste qu’à la brûler ? Non, bien sûr. J’ai ourdi une vengeance hyperbolique, à quoi j’ai eu la sagesse de renoncer – sinon en la transposant en poème –, et j’ai persévéré. Ce qu’il advint de mon manuscrit, peu importe : je veux seulement noter le peu d’effet sur l’auteur d’une critique violemment négative. Je crois que nous sommes plus utiles aux lecteurs, et aux poètes eux-mêmes, en faisant connaître les bons livres qui relèvent peu ou prou de ce genre délaissé : la poésie.
Gérard Cartier
En cliquant sur le lien commentaire, dans le pied de la note, on peut lire une réaction de Claude Minière à cette contribution de Gérard Cartier.
Rédigé par Florence Trocmé le jeudi 12 septembre 2019 à 09h52 dans Les Disputaisons | Lien permanent | Commentaires (0)
Typhaine Garnier : un tour de farce
On trouvera ici 30 poèmes, pris chez les plus grands poètes de la langue française. Des classiques. Comprendre : des auteurs qu’on donne à lire en classe aux élèves, dont on estime que l’œuvre sera en mesure de les édifier.
Il faut croire que l’ouvrage a une vocation didactique, comme il nous est expliqué dans les indications pratiques sur lesquelles ouvre ce livre de Typhaine Garnier : « Ce volume offre un choix de textes organisés selon l’ordre chronologique, mais selon les thèmes majeurs et intemporels de l’inspiration poétique. » Ces thèmes sont les suivants : 1) l’amour de l’art ; 2) les délices de la vie ; 3) la fraîcheur rustique ; 4) l’ardeur de la passion ; 5) le transitoire ; 6) les revers du sort.
Ronsard, Nerval, Hugo, Baudelaire, Heredia, Rimbaud, Mallarmé. Et quelques autres. La plus haute poésie dans ce manuel d’un genre nouveau. La plus haute poésie soumise au plus joyeux massacre. On ne saccage bien, à vrai dire, que ce qui est vraiment grand.
Massacres — 30 actes de fieffée potacherie complètement assumée, de réécriture magistrale, très ludique et, disons-le, roborative. Cela s’inscrit dans une certaine tradition parodique. Voyez comme ça se passe, chez Rabelais ! oyez chez Joyce ! ces deux grands farceurs ou forceurs de littérature. Demandez à Verheggen ! à Queneau !
« À une passante » de Baudelaire devient « Anus en pente ». Ça nous fait rigoler, bien sûr. « L’Ode à Cassandre », du bon Ronsard, devient, « Coda à s’pendre », laquelle pièce achève la série grandiose des Massacres. On s’en aperçoit, rien qu’aux titres que je viens d’évoquer : il s’agit de scandaleuses approximations, de pathétiques pataquès, d’à-peu-près phonétiques, de contrepèterie et d’holorimie gouailleuse. La farce cachée du poème désigne ainsi un autre état de la langue.
Il s’agit presque de traductions. De transpositions en tout cas. Ces Massacres nous rappellent qu’il est des mots sous les mots du poème. La parodie court sous le texte. Usage mineur du poème.
Sans doute avait-on, au reste, ces poèmes trop bien dans l’oreille, depuis qu’ils sont devenus des classiques patentés, des parangons consacrés.
La trop parfaite perfection de l’alexandrin de Mallarmé, par exemple, sa réputée (et avérée) difficulté méritaient bien, non d’être dépassées — puisqu’on nous répète, en classe, que c’est indépassable — mais contournées, débordées. Ou plutôt : sabordées. Et c’est un sabordage créateur, un naufrage hautement maîtrisé. De fait, Typhaine Garnier propose ici un superbe piratage poétique.
Typhaine Garnier part à l’abordage de Rimbaud. Elle livre une version jubilatoire de « Ma bohème », traversée par le père Ubu. Cela donne : « Ubu aime », toujours selon le principe de l’à-peu-près phonétique. Ce bricolage intertextuel, de rire en échos savants, se révèle être un processus de libération poétique.
Le travail de réécriture de Rimbaud connaissait déjà de nombreux précédents, qui ont été recueillis par Jean-Jacques Lefrère dans La Chasse Spirituelle (Léo Scheer, 2012). On y découvre notamment un « Dormeur du "Nam" », par John Rambo, extrait d’un recueil préfacé par le Colonel Trautmann. C’est que Rimbaud lui-même encourage à la farce. Tant il est vrai que la dimension parodique n’est pas absente de ses poèmes (que l’on pense par exemple à sa période zutiste). Mais au fond, n’est-ce pas le grand classique mille fois honoré qui, justement parce que c’est un grand classique mille fois honoré, exige d’être ainsi dézingué, revisité de con-t-en fomble ?
Le corps glorieux du poème contient en puissance anagrammatique toutes ses contradictions, toutes ses parodies, son massacre, son explosion. Et sans doute exige-t-il d’être massacré autant que consacré. « Au jet d’eau froide vigueur retrouvée : lacérons ! »
Ici, la dilacération est géniale et salubre. Généreuse. Au point que les réécritures de Typhaine Garnier tiendraient presque toutes seules. Mais le jeu véritable de la farce (la force polyphonique de la farce) implique que l’on garde l’original bien présent à l’esprit. Ainsi, les grands textes canoniques dûment canonnés par Typhaine Garnier sont maintenus en face de leur réécriture. Mis en regard. Le texte archi-classique observe son bâtard drolatique. Il y a incontestablement un « travail du poème » (cf. Ivar Ch’Vavar) de l’un à l’autre, de l’autre à travers l’un. Et là, ce n’est pas de la blague. Pas seulement.
Massacres est peut-être aussi, et avant tout, un vibrant hommage aux classiques de notre poésie. Qu’on en juge à partir de la transposition très osée que Typhaine Garnier opère à partir de Nerval :
EL DESDICHADO
Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la tour abolie :
Ma seule Etoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la Mélancolie.
Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.
Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la reine ;
J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène…
Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.
Gérard de Nerval
LE DÉDUIT DU SADO
J’essuie la très nerveuse meuf au con salé,
La pince (le Captain a l’amour en phobie),
Sa sale étole est moche, et son tutu zélé
Me sort par les naseaux, d’où la belle embolie !
Dans l’ennui du béton, toi, maquereau sali,
Rends-moi l’pot illico et la merde étalée !
Ta sœur qui faisait d’dans a mon corps démoli,
Et ma trogne de cancre en cirrhose a fané.
Je suis moi et fourbu, l’enseigne BYRRH PICON
M’offre le songe en or du bison dans l’arène
̶ Vu le genr’ de gargote, un âne joue la scène.
Au jet d’eau froide vigueur retrouvée : lacérons !
Modelant tous ses trous (délirants cris d’orfraie),
Laisse croupir les seins et décris ce méfait !
(Typhaine Garnier à partir de Nerval)
Alors oui, Gérard, ici, prend cher. Ou chair. Et dans sa postface très serrée, Christian Prigent cerne bien les enjeux de Massacres : « L’intérêt de l’opération n’est ni dans la virtuosité de la facture rhétorique, ni dans la réussite du poème travesti. Il réside dans le maintien simultané de la double version : massacré et massacrant s’observent en chiens de faïence, à la fois adversaires et complices, liés par l’évidence de leurs parentés sonores mais déliés par la différence violente des scènes et des tonalités. »
Le plus savoureux, peut-être, ce sont, en fin d’ouvrage, les « Notes et pistes d’étude » que Typhaine Garnier adjoint à ses Massacres, rédigées à la manière de Lagarde et Michard. La parodie participe ici d’une heuristique joueuse. Ce sont des pistes de lecture, des explicitations quelquefois. Dans le but, là encore, d’emmener le poème ailleurs. On pense aussi bien aux exercices du regretté professeur Frœppel immortalisé par Jean Tardieu, sans doute aussi jubilatoires et rêveurs.
Mathieu Jung
Typhaine Garnier, Massacres, postface de Christian Prigent, Lurlure, 2019, 110 p., 15€.
Un extrait sur le site de l’éditeur
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 11 septembre 2019 à 10h09 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)
Marie Étienne publie Antoine Vitez et la poésie aux éditions In’hui le Castor Astral, dans la collection « Les Passeurs d’Inuits ».
Le Grand Livre
Il y a chez Antoine une fascination de la totalité, et une aspiration, une espérance de l'infini, qui est d'ailleurs le titre de l'un de ses poèmes. « Et le Tout, comme un coffre ouvert
soudain, inépuisable (1). »
Son ambition, comme on l'a vu, est de tout dire :
« Je veux commencer une relation exacte des faits.
Que s'est-il passé exactement ? » (Journal, 1966)
Et dans une lettre à Bernard Dort, le 15 avril 1975 (c'est à propos de Catherine, son spectacle inspiré d'Aragon) : « L'idée du tout, dire tout, comme rêvait Vakhtangov (2). »
Tandis que Paul-Marie Lapointe, le poète québécois, déclare : « La poésie : le réel absolu », Antoine corrige : « Mais la mémoire, la mémoire générale ? La poésie demande la mémoire générale. » (Journal, 16 novembre 1978)
Manière de s'évader et de fuir la prison :
« Où est le rêve ?
Où est le trou dans l'espace imaginaire ?
[...]
Le monde clos. Et soudain, dans la voûte du monde, un orifice. »
(Journal, 17 mars 1977)
On n'est pas loin, ici, d'une mystique de l'art, qui s'exprime soudain au détour d'un phrase, comme celle-ci, rédigée à propos de Xavier Pommeret : « Ce sont les vrais croyants qui blasphèment parce qu'ils crient de douleur ou de honte. » (Journal, 13 février 1977) ; ou cette autre, à propos de Stratis Tsirkas : « La fonction de l'écrivain, le témoin (le martyr). » (Journal, 2 août 1976) ; d'un spectacle vu en Inde : « Quinze acteurs assis en rond chantant les voyelles. Quelque chose comme la fondation de l'église. » (Journal, 16 février 1977)
De même que l'œuvre d'art nécessite un travail qui n'a pas plus de fin que de commencement, l'écriture des poèmes se ressent du sans cesse, du sans fin, qui l'agite.
Le texte débute par un tiret ou une minuscule, s'arrête brusquement au milieu d'une phrase, sans ponctuation finale, comme Aragon, raconte Antoine, assis à son côté sur un banc du théâtre et disant : « Enfin, les choses sont comme ça », pensant à quoi ?, distrait, et ne concluant pas. C'est la lutte de la phrase contre l'arrêt de mort par son arrêt à elle, sa suspension comme étonnée, ouverte, cependant que le point notifierait la cessation.
Ainsi, dans tout le bloc de texte :
« Quelque chose de nu (brutalement dénudé), sans pitié,
pratique et simple, et lent, et constant [...], et silencieux,
étouffé, les yeux clos, et »
À certains textes il manque la fin, à d'autres le début :
« reconstitutions
minimes sur le blanc les encres
le corps épais lait et chaudron
ne rien oublier de »
À d'autres encore, dans leur milieu, manque l'explication, malgré la conjonction qui lie, comme dans « éclats et commencement d'un long poème intitulé "Le Monde" » :
« Et nuits de pluie comment dormir
charroi dans la vallée orages
et désordres dans le vent
mensonge et ruse »
Le même mot revient, la phrase le convoque et le roule dans sa vague ou sa respiration :
« Souffle depuis longtemps éteint
souffle seul de la musique
ou ce qui reste de la musique après qu'elle a fini —
le souffle »
Le point, le rien n'interrompent pas puisque la phrase, le texte entier n'est qu'un fragment succinct arraché à l'oubli, à la nuit de l'esprit.
Et cependant, la phrase, le texte entier finit par se répandre et par tout recouvrir. Comme de la cendre ? Non, ce n'est pas du tout ça et c'est moins mortifère, même si la mort est là présente, comme le clown de Bergman (3) et qu'elle surgit, énigmatique. Fumée de cigarette davantage que cendre, elle continue à s'étirer et à monter dans l'air après qu'on l'a posée sur le rebord du cendrier. Et courant continu de conscience, comme chez Virginia Woolf dans Mrs Dalloway, qu'il ne mentionne, je crois, nulle part. Comme chez Pasolini dont il ne parlait pas mais qui je crois l'impressionnait parce qu'il avait aussi rêvé d'un tout à explorer et à restituer, avec Pétrole, son dernier livre.
Antoine a « commencé dans l'année 1958 » un long texte, un journal qui accompagnera sa vie (4). L'entreprise est minée par la difficulté de la composition, de l'organisation globale : « J'essaie de recenser ce que je dois écrire. Au mieux et au moins, je trouve assez facilement des textes qui peuvent devenir des espèces de poèmes, ou des réflexions (essais) théoriques sur le théâtre, mais quel montage, quelle continuité ? » (Journal, le 2 août 1976) ; par le doute sur soi : « Tu n'as le droit d'écrire que parce que tu n'es pas écrivain... tant que tu en restes aux notes, ça va. » (Journal, 20 septembre 1978) ; par le doute sur l'art : « Les artistes ne peuvent être que des amateurs. Leur travail est approximatif, lacunaire, précaire, douteux. Notre travail ne peut pas être vraiment scientifique, il est imparfait. » (Journal, 3 janvier 1978)
Alors, pourquoi écrire ?
Pour « retrouver les eaux calmes, les zones calmes, au fond de moi, comme l'enfant protégé » (Journal, 26 juillet 1976), « me penser moi-même, au centre de moi-même ». (Journal, 2 août 1976)
Ce qu'il ne peut réaliser que pendant la retraite des vacances, la mise entre des parenthèses : « Quand vient l'été, je rêve à l'art comme à un délice typographique, rouge et noir. » (Journal, 8 juin 1976) Le poète ou l'artiste comparable à un moine, tenté par l'oratoire, c'est-à-dire la prière qu'est parfois l'écriture poétique.
Et comment s'arranger du mal fait ? Pour éviter de le subir, Antoine choisit de l'accepter et de s'y installer. D'y remédier par l'art. « Ce qui fait la profession, autant dire l'art, c'est le refaire et non le faire. » (Journal, 17 juillet 1976)
Marie Etienne, Antoine Vitez et la poésie, éditions In’hui le Castor Astral, collection « Les Passeurs d’Inuits », 2019, 160 p., 14€.
1. Antoine Vitez, « Infini », Poèmes, op. cit., p. 393.
2. Acteur et metteur en scène de théâtre russe, ardent défenseur des théories de Stanislavski.
3. Ingmar Bergman, En présence d'un clown.
4. Voir le « Prière d'insérer » qu'Antoine avait prévu pour La tragédie c'est l'histoire des larmes, op. cit., mais qu'il n'a finalement pas conservé pour la publication.
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 11 septembre 2019 à 09h26 dans Anthologie permanente | Lien permanent | Commentaires (0)
Poezibao inaugure un nouveau feuilleton, signé Siegfried Plümper-Hüttenbrink. Une série d'enquêtes, avec indices à l'appui.
Premier épisode : "Le Démon de l'analogie"
ENQUÊTE (I)
Le Démon de l’analogie.
« Je suis à la merci d’une phrase longtemps après mon réveil. J’ai souvent grand mal à la comprendre. C’est par exemple : - Demain il fera jour ou Tout est à recommencer. Je ne trouve trace de cette maladie que dans La Pénultième de Mallarmé. »
André Breton - Lettre du 30 Juillet 1920.
« J’allais murmurant avec l’intonation susceptible de condoléance : - La Pénultième est morte, bien morte, la désespérée Pénultième ».
Mallarmé - Le Démon de l’analogie.
1
En 1874 la Revue du Monde Nouveau publie un poème en prose de Mallarmé pour le moins déroutant et qui fit date. Son titre - La Pénultième - devint au dire de Gustave Kahn un mot-clef qu’on se passait entre initiés pour désigner « le nec plus ultra de l’incompréhensible, le Chimborazo de l’infranchissable, autant dire un casse-tête chinois ». Mais si bizarroïde soit-elle, une Pénultième se laisse localiser. En matière de diction dramaturgique, elle est l’avant-dernière syllabe d’un vocable, et qui décidera en partie de la tournure et de la direction qu’on souhaite lui faire prendre.
Mallarmé changera par la suite le titre de son poème, optant pour Le Démon de l’Analogie qui n’est pas sans faire songer à Edgar. A. Poe. S’il n’est qu’une divagation de son cru, en forme d’oraison funèbre, il n’en reste pas moins décisif. Outre d’augurer du syllabaire que seront les Mots Anglais et d’une Crise de vers qui ne tardera pas à se déclarer, ce texte prémonitoire annonce aussi les expériences de somnambulisme verbal auxquelles s’adonnèrent les surréalistes. Il nous signifie en clair que la langue peut se mettre à parler à notre insu, en se passant des êtres parlants que nous sommes, dès que nous évoluons en état de rêve éveillé. Et Lacan aurait pu l’adopter pour expliciter ses jeux conjuratoires avec le Signifiant à l’aide de la bouche d’ombre.
Quant au démon qu’il invoque, on le dira facétieux, voire maléfique. Ne manigance-t-il pas toutes sortes de coïncidences dues au hasard ? Dissimulateur et simulateur, il n’est qu’un charlatan, quelque conspirateur s’égarant en pleine fiction. Et si l’on tient toutefois à le fréquenter, il faudra recourir à un langage qu’il est seul à comprendre. Le langage oblique, crypté, des intersignes. Ce qui fait signe et se chiffre, presque cabalistiquement, et parfois par rien qu’une syllabe ou quelque bris vocalique comme le “ptyx“ que Mallarmé crut inventer pour les sortilèges de la rime et qui signera le sonnet en ixe, en assurant sa mise au diapason. Sans oublier l’Ix qui sera l’anonyme signataire de certaines chroniques dans La Dernière Mode. Tout se passant comme si le démon de l’analogie était d’ores et déjà à l’œuvre dans rien qu’une syllabe, et qui s’avère un X à prise multiple, pouvant tout aussi bien fixer, raturer ou annuler. Comme en témoigne sa figuration picturale réalisée sous la forme d’une image-fantôme dédiée votivement, tel un ex-voto, au sonnet en ixe.
2
Un jour, ce démon dut se déclarer explicitement à Mallarmé par rien qu’une phrase, alors qu’il était de sortie, à flâner dans un quartier de luthiers et d’antiquaires parisiens. En état de demi-somnolence, une phrase lui vint inexplicablement aux lèvres, envoyée l’on ne sait d’où, et dont il ne parvenait plus à se défaire. Il dit se l’être murmuré à tue-tête, mais sans parvenir à l’éclaircir ou l’élucider en quoique que ce soit. Lui était-elle adressée ? Avait-il à en répondre ? Il n’en savait trop rien.
À tout hasard, il nota que sa plus que furtive survenue l’apparentait à quelque « aile glissant sur les cordes d’un instrument à musique » et qui semblait laisser résonner dans sa chute le semblant d’une voix. Aile vocale ou voix ailée ? Suspensive ou conclusive ? Une phrase lui parvint ainsi, tel un faire-part lui signifiant par quelque décret que « La Pénultième est morte ». Une phrase qui a tout d’une épitaphe tombale, et qu’il dut lire comme étant l’ultime fin d’un vers et à qui manquerait le commencement. Le reliquat d’un poème qui ne verra jamais le jour. Voire quelque acte avorté, et dont il lui faudra porter le deuil. Aussi s’acharnera-t-il à vouloir sauvegarder son apparition, en mettant cette phrase littéralement en scène. L’épelant à la syllabe près, il en viendra même à se la faire dire de vive-voix, et pour la lire soudain comme « en fin d’un vers » et en lien avec la syllabe « nul « qui se chargera de l’acte de décès de la dite Pénultième .
Comme si nul, synonyme d’aucun, autant dire personne, s’avérait dès lors une syllabe-clef, quelque index annulateur et qui « met le doigt sur l’artifice du mystère » qu’incarnera pour l’oreille mallarméenne la corde tendue à rompre d’un instrument de musique. On se doute qu’il y va d’un luth ou d’une lyre dans l’esprit des Symbolistes, et qu’une aile à l’effleurer s’est faite voix. Signant au passage un arrêt de mort par un décret pour le moins incompréhensible, stipulant à qui veut bien l’entendre que « La Pénultième est morte ». Sans doute morte avant même d’être née.
Chemin faisant, toujours harcelé par cette phrase qui ne le lâche plus, Mallarmé finit par s’apercevoir qu’il est devant la vitrine d’un luthier où parmi « de vieux instruments à cordes » survenaient des « ailes enfouies en l’ombre, d’oiseaux anciens ». Pris de panique, il s’enfuit, comme condamné à porter à tout jamais « le deuil de l’inexplicable Pénultième ». De toute évidence son histoire restera inécrite, à tout jamais tue, suite à l’annonce de son trépas. Seul nous restent les vagues condoléances que Mallarmé lui adressera ultimement en guise d’oraison funèbre, et qui ont tout pour lui conférer un semblant d’existence posthume.
Quant au démon de l’analogie, qui fut à l’origine des « correspondances » baudelairiennes, il continuera à conspirer dans la poétique de Mallarmé sous forme d’hallucinations auditives plus que visuelles. N’a-t-il pas conçu avec le projet d’Hérodiade une Alchimie du verbe, d’inspiration cratylique, et à l’aide de laquelle il dut s’acharner à « creuser le vers » en ses moindres syllabes, à extraire son « minerai sonore », et ce en compagnie d’une Hérodiade pour qui la versification aura été un acte conjuratoire, en vue de chiffrer et tenir à distance l’obscur désastre qui mine tout son être et qu’elle n’aura eu de cesse d’invoquer par le moindre vers ?
3
Si nombre de poètes depuis Homère ont su magnifier les images, certains toutefois s’emploient à les récuser, voire à les révoquer, en inventant des stratégies d’évitement pour ne pas tomber sous leur emprise, et quitte à s’engager dès lors dans une véritable ascèse langagière où tout se joue et se justifie « à la lettre » et à la virgule près. En quête de littéralité, on les reconnait d’emblée à un constat qu’ils durent se donner en partage et qui survient en 1972 dans un livre de Claude Royet-Journoud intitulé Le Renversement. Un constat formulé sous forme d’une interrogation en première personne du pluriel et sans qu’un point d’interrogation vienne la ponctuer.
« échapperons-nous à l’analogie »
Au-delà d’un simple constat, dont on ne sait au juste s’il est interrogatif ou suspensif, il y va aussi d’un défi lancé à la cantonade. Quelque défi collectif, et dont il faudrait répondre, alors que l’on sait que c’est une mission presqu’impossible, vu que le démon de l’analogie sévit jusque dans les syllabes et les racines lexicales d’une langue. On peut toutefois neutraliser son champ d’action autant que possible, en désamorçant ses maléfices. Pour évincer le jeu fantasmatique des analogies qui prêtent que trop souvent à confusion, on s’initiera alors à un tout autre jeu et dont les règles ne sont plus fixées par la magie des images, mais par la littéralité de ces indices élémentaires qu’incarnent les lettres de l’alphabet dès qu’ils figurent dans l’espace d’une page. Un jeu qui, au-delà des jeux de caractères en matière d’imprimerie, a toutes les apparences d’une enquête langagière. Voire d’une dramaturgie grammaticale, et que les césures, les blancs, les signes de ponctuation et le corps typographique des lettres se chargeront de mettre littéralement en scène, à titre d’indices, dans l’espace qu’entrouvrent les pages d’un livre. Une dramaturgie dont Mallarmé avait d’ores et déjà esquissée les linéaments avec la partition graphique de son Coup de Dés où des bris de vocables, chus d’un « obscur désastre », se croisent et s’étoilent sous forme de constellations scénographiques. Tout en sachant que l’enjeu dont se chiffre un tel jeté de dés n’est envisageable qu’avec le concours providentiel du hasard. Ce hasard dont Pascal disait qu’il vous donne, mais vous ôte tout aussi bien vos pensées.
Siegfried Plümper-Hüttenbrink
image : Siegfried Plümper-Hüttenbrink, ex-voto, gouache.
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 09 septembre 2019 à 14h03 dans Feuilleton | Lien permanent | Commentaires (0)
Poezibao propose une nouvelle rubrique, intitulée Les Disputaisons. Il s’agira à chaque fois de débattre d’une question littéraire, en donnant la parole à plusieurs intervenants sollicités directement par le site.
Poezibao inaugure cette rubrique avec une première série à parution aléatoire, qui comportera sans doute une quinzaine de contributions. Le thème : la critique en poésie. Cette nouvelle rubrique comme cette première Disputaison ont été conçues par Jean-Pascal Dubost.
Une disputaison :
La critique en poésie
Issue de la disputatio latine, la disputaison (ou la dispute) était au Moyen Âge une pratique universitaire qui consistait en un débat dialectique oral rassemblant deux personnes dialoguant autour d’un problème théorique posé par un tiers (le maître) ; sans rhétorique, il s’agissait de raisonnement brut ; ce n’était pas une confrontation. Nous avons demandé à plusieurs critiques littéraires de disputer par écrit autour de la critique en poésie, insistant auprès d’eux sur le fait que l’appréciation défavorable y est rarissime.
Deuxième contribution : Pierre Le Pillouër
Pierre Le Pillouër
Dès la création de la revue en ligne Sitaudis en 2001, j’ai annoncé les couleurs (qui tachent et fâchent) en dressant une liste de Ceux que nous ne publierons pas puis j’ai proposé de désigner Le Pire des Poètes (en lieu et place du Prince, au prétexte que ce serait plus facile pour notre époque), tout en raillant quelques livres ou attitudes de poètes, parmi les mieux considérés du moment.
Je me souviens de réactions indignées et de rumeurs désagréables, dont l'accusation de pratiquer la censure.
Il s’agissait pour moi avant tout d'attirer des visiteurs au-delà du cercle trop restreint des poètes lecteurs de poètes et à cet égard, ce fut une réussite fulgurante, en tout cas en termes de fréquentation francophone.
Les couleurs fluos criardes choisies par notre jeune webmaster, Emmanuel Olégine, et le concept de « taudis » contenu dans l’enseigne, indiquaient une volonté de construire un espace très éloigné de l’image et du monde des revues de poésie.
De plus, je trouvais le milieu trop ronronnant sur ses lauriers, gâté par trop de complaisance et par l’esprit de sérieux ; le web (avec son potentiel inouï de repentir impensable à l’ère de l’imprimerie) était le médium idéal pour se livrer à du Jeu (cf. dans les Citations, celle de Max Jacob : L’art est un jeu ; tant pis pour celui qui s’en fait un devoir. ») et à distribuer de damnés coups de pied d’âne, à remuer du pas net dans un esprit plus picabiesque (391) que tzariste ou TXTien (cette revue, à laquelle j’ai collaboré, a pratiqué la critique polémiste mais avec plus d’exigence et d’autres motivations).
Puis, en 2004, Nathalie Quintane a publié un texte qui a également bien agité les esprits : Monstres et couillons, la partition du champ poétique contemporain
avec un additif de 2012 ; ce texte trouvait encore matière à discussion il y a à peine un an chez un jeune auteur, Gabriel Meshkinfam.
Visant principalement l’institution « Le printemps des Poètes », N. Q. y affirmait « qu'un texte de combat peut aussi être un texte de réflexion. », ce dont je suis encore convaincu.
Mais aujourd’hui, les choses ont bien changé, Sitaudis est devenu mieux qu'admissible avec un réseau de critiques exigeants dont beaucoup de « papiers » sont dignes de l'imprimerie.
Peut-être parce que je me suis mis à fuir ce qui pourrait ressembler, même de loin, à de la malveillance ; la vie est courte et je me suis aperçu que l’amour (cf. Spinoza), est la seule passion qui ne soit pas nocive.
Finies les polémiques et les volées de bois vert ?
Nous sommes encore prêts à les accueillir pourvu que les textes, pour injustes qu’ils paraissent, suscitent le plaisir de lire avec l’acceptation d’être controversés et le respect dû aux personnes.
Grâce à son retentissement, Sitaudis m’a permis d’aider de nombreux jeunes auteurs à publier leur premier livre et c’est la grande satisfaction qui perdure, des années après sa création.
Pierre Le Pillouër
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 09 septembre 2019 à 13h37 dans Les Disputaisons | Lien permanent | Commentaires (0)
Nombreuses lectures et publications signalées dans le scoop.it de Poezibao,
à découvrir en cliquant sur ce lien.
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 09 septembre 2019 à 13h23 dans Agenda, liens, informations | Lien permanent | Commentaires (0)
Comme explicit d’un article savant intitulé : « De la rectitude des noms, note sur le pétrarquisme français », l’auteur, changeant soudain de registre discursif, écrivait : « [...] pour ton nom Diane, en ton nom, rivale délivrée d’avril avant de disparaître en appelant mes chiens par leur nom propre pour qu’ils ne me dévorent pas, je te jure qu’au point où nos visages disparaîtront, j’écrirai un poème, un poème midons, un poème, mia senhor. » On lisait cet envoi courtois en l’année 2010, au n°231-232 de la revue Po&sie, sous la signature de Martin Rueff.
La jonction en accomplit la promesse. Ce livre tout entier est en effet un poème de l’amor de lonh, dédié au nom de celle qui ne sera nommée que par énigme, et par là appelée, de toute la puissance de la poésie, à revenir de la séparation. Au cœur du livre, coule un poème fluvial intitulé: La Jonction/Essere due fiumi ; deux eaux y coulent parallèlement, l’une en caractères italiques, l’autre en romains, où se mêlent aussi la langue française et l’italienne sous l’invocation de la géographie fluviale des poètes aimés que des fleuves ont hantés; ces eaux sont celles du Rhône et de l’Arve, venues des glaciers de Suisse et de France pour se mêler, à Genève, au lieu-dit « La Pointe de la jonction » où deux fleuves se rejoignent afin que le poème retienne ce qui naguère ne put l’être:
Tu vois, j’écris La jonction pour qu’on
ne se sépare plus.
Tratteneri volessi anche, non posso
« Tu t’étais mis le ciel à dos ».
Ce livre, très composé en toutes ses parties, forme un triptyque mouvant dont le poème qu’on vient d’évoquer serait pour ainsi dire l’ ‘échangeur’; en amont, « L’amer fait peau neuve », en aval « L’enrouement d’Actéon ». La première suite déroule quatre poèmes, soit une ample « Prière au caban bleu de Marie », suivie de 17 « Hématopoïétiques » plus brèves, sur lesquelles enchaînent 10 « Complaintes de Mare eorum », auxquelles succèdent 25 strophes intitulées « Hémo ». L’image dominante de cet ensemble est celle de l’hématome ; l’énergie ou la dynamique qui l’animent sont celles du sang humain. L’hymne à la Vierge surimprime le bleu azuré aux douze étoiles du drapeau européen avec la femme de l’Apocalypse de Jean, semblablement couronnée, pour exprimer l’incapacité criminelle d’une « Europe sans vertu » à secourir les milliers de « zodiaques noyés » dans la Mare nostrum des Romains, ici rebaptisée Mare eorum, où affleure le sang des naufragés comme « de grands hématomes de mer » en cet « hymne ecchymosé ». « Venez voir le sang dans les rues » écrivait Neruda, qui avait sauvé 2500 résistants espagnols en affrétant un navire : « Aussi loin qu’ils regardent/les vagues sont des loups » reprend Rueff, alors que nos ports refusent accès à ce genre de navire. C’est aussi qu’il affronte lui-même une autre sorte de dévoration : celle de l’amour doux-amer, exprimée dans la série des « Hémo » (pour « hémophile »), où se dit un exil intime sans havre ni repos : « ils saignent dedans/ils saignent toujours/ils tentent de filer par dedans [...] ».
L’issue est trouvée dans la troisième partie du livre : « L’enrouement d’Actéon », qui s’ouvre sur un traitement héroïco-burlesque de la conversion du patron des chasseurs, saint Hubert, harnaché pour l’occasion au dernier cri de la panoplie ‘survival’, mais que l’apparition de la Croix dans son viseur reconduit en terre pétrarquiste où qui s’enfuit « par le bois de Diction » se trouve « le cerf qui enfonce la flèche/d’autant plus qu’il la fuit ». Les sections suivantes revisitent le mythe de Diane et Actéon en mode résolument subjectif, nous invitant à réfléchir à ce que purent sentir et penser les principaux acteurs du drame, Echo et Diane comprises – une question que s’était posée Pierre Klossowski à propos de la dernière, et à laquelle Rueff répond de la sorte : « je la replace dans l’espace du poème qui profane le mythe ». Quant au héros du drame, « c’est un semblant de brame qui lui vient [...] quand il veut lui dire/je t’aime je t’ai toujours aimée » – un enrouement malicieux qui nous prépare à la section ultime :
[...]
(bientôt il aura un chien
dans la gorge – le sien
le chien de sa chienne)
Intitulée « Noms courants », cette ample suite développe ce qu’Ovide ne songeait pas à faire : soit une narration épique de la dévoration d’Actéon par les chiens de sa meute (Rueff livre une quarantaine de noms, tous puissamment évoqués, non sans humour au demeurant, en un pastiche éblouissant de style homérique mêlé de chanson de geste: un chef d’œuvre ! L’enjeu ? Les noms de ces dévorateurs seraient les contre-noms de la domna chantée – dont celui qu’ils voilent se trouve peut-être crypté dans le mot ‘élégie’, qui sait ?
Cette note est déjà trop longue ; juste un mot encore, pour signaler que ce livre de vers et de proses qui revisite et mélange sans vergogne genres, tons, rythmes, voix, langues, savoirs et non-savoir, sans jamais perdre le cours profond de l’inspiration courtoise, retrouve également parfois l’art romantique de susciter le(s) génie(s) d’un lieu. Ce qu’illustre particulièrement la prenante balade nervalienne en prose concluant la seconde partie, qui nous conduit, par le « Pont de Sous-Terre » et le sentier genevois du même nom, à travers l’histoire ancienne, moderne et post-moderne de la « Pointe de la Jonction », là où le poème « appelle Eurydice pour une Nekuia-Party » afin que s’accomplisse sa raison d’être.
Jean-Nicolas Clamanges
Martin Rueff, La jonction, éd. Nous, 2019, 224 p, 16€.
Extraits
La Jonction série A (p. 76)
~
... celui qui, quel qu’il soit, elle
qui et que vaut n’importe qui
s’avance, ille ego, si l’on veut
balbutie, blablate, bégaie,
bredouille, balbuziante aux balustres
des rives dont la langue fourche
se laisse prendre à celle du temps
bifide au goût double
en la jonction et ciel et verte
sans blabla mais lyrique
à la fois cherche et côtoie
l’hymne fini qui y mène
ni Moselle d’Ausonne ni Rhin
d’Hölderlin
ou Loire de Beck et d’Emaz
qui l’aimait tant
ni l’Escaut par Venaille chevauché
mais Arve et Rhône
Aller-Retour (noté ici A & R)
(où ils se croisent l’un monte et l’autre descend)
itus et reditus
en flux et reflux:
Jonction / essere due fiumi
~
Complainte de Mare eorum (p. 45-46)
1.
L’amer
notre mer
si une mer peut aujourd’hui
être dite à quelqu’un
la voici ouverte
béante
jamais il n’y eut
de mer semblablement ouverte.
2.
Aussi loin qu’ils regardent
les vagues sont des loups
aux corps barbouillés de guède
meute innombrable qui monte et qui descend
aux gueules grandes ouvertes
hurlant avec le vent
et parfois, à la crête des vagues
quand les bêtes viennent laper le sel
sur la coque, et qu’elles montrent leurs crocs
on voit briller leur bave
sur les creux monstrueux.
3.
pleurez doux alcyons pleurez
ils crient ils tombent ils sont au sein des flots
et nulle Thétis n’a le soin de les cacher
nulle troupe n’a le cœur de les pleurer
et la mer argentée leur sert de couverture
et le ciel étoilé est en eux
et la mort au-dessus d’eux
au-dessus de leurs corps emportés seuls
dont l’amer fait peau neuve
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 09 septembre 2019 à 11h12 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)
Pierre Drogi publie En mode turbulent aux éditions LansKine.
aria giocosa (poco giocosa)
Loup y es-tu ? — Loup-yéti, loup laitue ? — loups de dents, loups
de mâchoires, loups épais
L'es-tu ?
Tendresse allierait conscience et force. Petits poteaux d'angle : regarde
ceci est un dessin de loup.
Vœu de laine / Regarde avec douceur, ne casse pas ; tu vois
l'insecte saphir comme les yeux d'un myosotis ? Vois-tu le brin
d'herbe et l'autre ?
Nous vous demandons,
Monsieur,
des raisons d'espérer
En ai-je ?
Gorge orange surgie pendant que je notais face grise oeil vif tête penchée
pour voir — et si je donnais une miette ? — non ? — deux piquants deux
pointes d'épingle, deux sphères brillantes petites
s'incline (neigt sich) et file
sous les buissons.
Non factice.
Soigner, guérir en nommant les arbres et les bêtes ?
Ôter le voile, enlever le trouble.
« Donnez-nous, Monsieur, des raisons d'espérer. »
pour obtenir un volatile complet (sans plumes)
se tromper de lutte et agresser un allié à coups de matraque par derrière.
on est
bien avancé. à quoi ça rime de te traîner par terre et dans la boue ?
on ôte
diverses toiles
diverses pièces entoilées on ôte de la paroi on ôte même la paroi : vois-tu ?
quelque chose ?
devant l'avancée du vol
oiseaux réunis en cercle
très haut
périchorèse
dont je ne me souviens pas de ce qu'elle accroche...
épilobe
d'avirons précis dépassent les
truites
presque sans remous
à peine un sillage
des deux égoutiers-sorciers :
« tu crèves de faim ou pas,
y z'en ont rien à foutre ,
y jettent ,
y jettent ,
y jettent »
Embarras 3
le chant très net
sourd boisé
d'un loriot dans les chênes
on l'aperçoit longuement
poussant aussi un cri
déchirant de rapace
lilas et aubépins sur le talus de sable
déboulés sur l'eau / pas si vivants que lune ou que
matin-pêcheur
dans le creux métallique odorant du chemin
c'est pas glorieux
/ entre les deux fougères /
•
tandis que le ciel forme des pédoncules
une qualité de silence
harmonique
entre dans le parc
une qualité de conscience
troublée par les faux promeneurs
•
porteur d'épiphanie quelqu'un
apporte une brassée de mimosa mousseuse et pelucheuse sans
trembler à travers toute la ville par ponts et quais il est parfois
plus simple de guérir en disant arbre ou bête un temps gris-
loup temps de la destruction des plumes en cire ? des plumes
en terre avec l'odeur de roussi
l'enfance (la gésine) fut violente
Pierre Drogi, En mode turbulent, LansKine, 2019, 92 p. 14€.
Quatrième de couverture : « Ce livre procède à petit bruit, par en dessous, par superpositions et entretissement de voix – par hypographes et par motets. Hypographe, c’est-à-dire privilège accordé à la vue plutôt qu’à l’ouïe : description, mais aussi esquisse, empreinte, sceau ou signature, quand pas tout bonnement « note de bas de page »… Motet, c’est-à-dire petit mot, choix de l’ouïe plutôt que de la vue : prétexte à musique, textes enchevêtrés, épaisseurs sonores confondues, textures, tuilage… Hypographes et Motets font signe vers le manque et le peu (vers ce qui reste, ce qui fait chemin en dessous). Vers le destin à-petit-feu-saisi (« tiens bon »). Vers l’épopée impossible.
Pierre Drogi dans Poezibao :
ex. 1, Levées (M. Séjourné), Levées (M. Gosztola), portrait (par JP Dubost), feuilleton « Animales » : 1 , 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, Pierre Drogi, "Animales" & Christophe Lamiot-Enos, "A dire en souriant", par Yves Boudier, "Animales", par Jean-Pascal Dubost, "Animales", par Paul de Brancion, ext. 2, [revue Sur Zone], #14, "Anémomachia" de Pierre Drogi, entretien avec E. Jawad, 1, 2, 3 (PDF intégrale dans le 3), (anthologie permanente) Pierre Drogi, "et le désert avance sous nos herbes comme un feu courant", (Note de lecture) Pierre Drogi, "Ombres attachées - Anémomachia" et "Ombres attachées - à bouche sanglante", par Jean-Pascal Dubost, (Archive sonore) Pierre Drogi, (Entretien) avec Pierre Drogi, par Emmanuèle Jawad, (Archive sonore) Pierre Drogi
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 09 septembre 2019 à 10h55 dans Anthologie permanente | Lien permanent | Commentaires (0)
Timidité de l'artiste devant l'œuvre. Il oublie que ce n'est pas lui qui écrit. En 1920, à Moscou, Viacheslav Ivanov voulait me persuader d'écrire un roman : — « Il suffit de commencer ! À la troisième page vous constaterez qu'il n'y a aucune liberté », — cela signifie que je serai à la merci de l'œuvre, c'est-à-dire à la merci du démon, c'est-à-dire son dévoué serviteur, et rien d'autre.
S'oublier soi-même c'est avant tout oublier sa propre faiblesse.
Qui a jamais pu faire quelque chose, de ses propres mains ?
Laisser seulement son oreille entendre, sa main courir (et quand elle ne court pas — attendre.)
C'est bien pour cela que chacun de nous, après avoir terminé : « Comme cela a merveilleusement réussi !» et jamais : « Comme .je l'ai merveilleusement réussi ! ». Ce n'est pas merveilleusement réussi, c'est réussi par miracle, c'est toujours un miracle, c'est toujours une grâce, même si ce n'est pas Dieu qui l'envoie.
— Et la part de volonté dans tout cela ? Oh ! elle est immense. Ne fût-ce que pour ne pas perdre courage, quand on attend un vent favorable au bord de la mer.
Sur cent vers, dix me sont donnés, quatre-vingt-dix — commandés, laborieux, accordés, rendus comme une forteresse que j'ai conquise, c'est-à-dire enfin entendus. Ma volonté c'est justement l'écoute, ne pas se lasser d'écouter, jusqu'à ce que j'entende et ne rien noter qui n'ait été entendu. Ce n'est pas la feuille noircie (raturée de recherches vaines), ni la feuille blanche qu'il faut craindre, c'est sa propre feuille, celle de sa volonté personnelle.
La volonté créatrice est patience.
Marina Tsvetaïeva, L’art à la lumière de la conscience, traduit du russe par Véronique Lossky, Le Temps qu’il fait, 1998, p. 78-79.
Poezibao remercie Patrice Bride qui lui a transmis cette note.
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 07 septembre 2019 à 16h05 dans Notes sur la création | Lien permanent | Commentaires (0)