Nombreuses lectures et publications signalées dans le scoop.it de Poezibao.
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Nombreuses lectures et publications signalées dans le scoop.it de Poezibao.
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Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 20 septembre 2019 à 12h49 | Lien permanent | Commentaires (0)
Qui donc, aujourd’hui, trouve la beauté amère, la blesse et l’injurie ? Eh bien, par exemple Alice Massénat, selon « une rythmique carnassière » (54), pour « hurler cette vindicte qui se meut en (s)es phalanges » (24), « ne crachant plus rien d’autre qu’un feu iconoclaste » (17). Et quelle époque l’incite à forcer, dans sa mixture de langue, la dose de noir pur (pour paraphraser ce qu’écrivait Breton de Jean-Pierre Duprey dans l’Anthologie de l’humour noir), sinon la nôtre ?
Ce nouveau livre inclut trois sections : la première, lui donne son titre, la deuxième est intitulée « Atropisme du désir » : toutes deux sont datées de 2016 ; la troisième : « Le Picador aux yeux d’étain », l’est de 2018.
À la différence de ce qui prévalait dans Le Catafalque aux miroirs (Apogée, 2005), les poèmes n’ont pas de titres (mais restent souvent dédicacés) et la disposition s’est simplifiée : uniformité du caractère, alignement systématique à gauche. Les textes se développent en strophes inégales entées d’une majuscule, sans ponctuation. Le vers demeure ce que J. Roubaud nommait le « vers libre standard »1, soumettant globalement les frontières rythmiques aux frontières syntaxiques. Une affiliation marquée ‘classiquement’ par un décrochage typographique quand la page ne peut contenir le vers entier. Ce qui permet – mais assez rarement – des effets de rejet :
Qu’adviendra-t-il de cette existence où pôle et hargne s’entre
choquent (83)
ou d’enjambement :
Sur nos crans bleus d’une nuit mon cœur s’esclaffe aux prismes
la voix
haranguée par quelque sournois la clé d’hystérie qui s’empale
Je
[...] (79)
Pour autant, l’oreille reconnaît parfois des mètres classiques comme l’octosyllabe : « [...]
je me vois suant l’atrophie/au parcours d’ïambes dégriffés [...] », ou l’alexandrin : « Le joug d’une arquebuse se pare d’outre-tombe » (67) : un vers qu’aurait pu signer l’auteur de la Romance sans issue, mon cher Christian Bachelin, et qui témoigne d’un affichage post-symboliste qu’a déjà remarqué Laurent Albarracin2.
Mais les poèmes d’Alice Massénat s’abreuvent à l’évidence aux flux verbo-auditifs issus des Champs magnétique, la rage étant chez elle garant d’authenticité malgré tout, non sans impliquer tels opérateurs délibérés de subversion de la langue dominante et de ses clichés, comme par exemple ces collisionneurs d’atomes lexicaux que sont les tours prépositionnels, avec une préférence presque litanique pour « en » et « au(x) » :
Bientôt ne seront de mise qu’effrois et vigies
au bouleversement du Si
Bientôt la diatribe usurpée de ces visages aux traits cadenassés
que de leurs propres griffes jailliront
en tuméfactions d’escarres
Et tandis qu’un beau parleur s’inoculera
en mes veines d’indolence
[...]
tu me perturberas et m’exaucera percluse
la ville en endolorie de blues (80)
Sa marque dans ce champ, c’est qu’il en résulte pour le lecteur un étourdissant maelstrom : désir et mort, angoisse et désespoir, haine d’autrui et de soi – surtout de soi ; drogue et folie qu’on enferme ; crime et suicide (obsessionnels) ; corps violenté, violé, supplicié, défait ecchymosé, jouissant, malade, épuisé ; membres disjoints, organes rongés, percés; peau blessée, scarifiée, dépecée ; mais aussi rue, murs, béton, bitume, pavés ; mais encore l’espace, la mer, le vent avec « ponant » ou « suroît » comme aérant l’angoisse. Et puis parmi les systématiques ruptures de niveaux de style et de langue, des affleurements savants répétés « en piqûres de syllepse » (97), en auto-lacération « à l’oxymore » (58), en « joute dithyrambique » (86), selon telle « scansion bringuebalée » qui fait assez penser aux façons, elles aussi très singulières, de Claude Favre, sa brillante contemporaine en ces parages risqués.
Pour qui lit ce livre d’une seule haleine, l’impression dominante est celle d’une imprécation enragée, qu’on rattacherait volontiers, toutes choses égales d’ailleurs, à l’énergie d’un Juvénal où – facit indignatio versum – la fureur tient lieu d’inspiration. Mais ici pour une voix qui hurlerait depuis les urnes de sa mort litaniquement incantée :
La Pythie s’emballe
toujours plus intraitable
sanguinolente
en lobotomies à tout rompre
Mon corps tonitrue et ne peut que vous interpeller
contre leurs cantiques d’affabulateurs
Je voudrais mourir quel qu’en soit le syntagme
[...] (53)
Il reste que cette thanatographie d’une prophétesse du malheur assumée qui se revendique en « sorcière [...]/ vitupérant de massacres » (32) ou en « gorgone d’effarouche » (30), n’exclut pas, en quelques page de la IIIe partie, un très bel Éros torrentueux qu’on ne saurait réduire à l’influence de Joyce Mansour, et dont l’extrait plus bas procuré donnera une idée.
Jean-Nicolas Clamanges
Alice Massénat, Le Squelette exhaustif, préface de Jacques Josse, Les Hauts-Fonds, 2019, 104 p.,17€
1 J. Roubaud, La vieillesse d’Alexandre, Essai sur quelques états récents du vers français, Maspero, 1978, p. 121 sv.
2 « Les deux registres de langue qui mêlent ici leurs eaux, l'un du côté du corps torturé à la façon d'Artaud, l'autre du côté d'un certain clinquant symboliste comme sorti de contes cruels à la Villiers de l'Isle-Adam, donnent à ces poèmes l'éclat d'un joyau de chair extirpé des plus sombres gouffres. Le ton parfois décadent et fin-de-siècle se marie au regard le plus cru et le plus anatomique et cela procure aux mots « torves / d'un salpêtre qui s'effare » des grâces et des disgrâces d'un autre âge et comme criées à l'encan, comme crachées à la face du réel en une sorte d'amère et superbe provocation. L'alliance du macabre le plus nu et d'un baroque presque rococo fait que cette poésie est la plus inactuelle qui soit et pour cette raison la plus rafraîchissante, quand bien même elle semble surgir et s'accomplir dans les pires tourments. » L. Albarracin, Compte-rendu de La Vouivre acéphale (Les Hauts-Fonds, 2013). (consulté le 15 sept. 2019.
Extrait
Des sourires qui prennent l’accord à califourchon d’un heurt
le pommeau du désir à la veille de resurgir
où tandis que nos élans s’entraperçoivent et s’emballent
le retour des sublimes du temps
Il vient
et je m’illustre en des trop-pleins d’une autre planète
À croiser son corps et humer cette superbe l’art d’être
je lui murmure mes olfactives et nos trépans
Plus un seul bruit
sinon une respiration d’esquisse
Il vient
Et de mes mots sortent des gens qui n’écoutent plus rien
sinon la brume à pleine verve
Je m’immonde de suif
exaspérant la pleine pluie
À tout le moins le vivre
être dans l’apothéose de peau contre peau
Je vous aime emplie de ruades qui s’ébranlent
Aller chanter les larmes de nos esquifs
reconnus au cours des cascades
et vos bras qui m’étreignent en folie de suroît
Il vient
et plus de secret
sinon quelques tracs (p. 73)
[...]
Bientôt je rirai de bonheur et d’effroi
femme en incandescence
fille du temps
je regarderai la beauté d’un bonsoir en lèvres de rosée
Je veux
parmi les phalanstères qui s’époumonent l’autre
intrinsèque le baume du sourire
Je veux rire et vivre
Le primordial pour la chasse de nos calanques que ma langue embrase
À bras-le-corps jouir d’une extase qui s’émeut
où nos masques s’échelonnent
Et tes bras qui m’enserrent
et cet amour qui luit
au détour d’un pal plus beau que jamais
Je t’offre mon sang et mes blessures
pleins poumons sur la valse urticante
du miroir aux yeux de chouette
Je veux
au parterre du fleuve de ma mémoire
enjamber cet acide de nos corps
et biscornue je t’ouvrirai la mer
dans nos propres mots (p. 75-76)
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 20 septembre 2019 à 09h45 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)
Jean-Luc Steinmetz a publié récemment 28 ares de vivre aux éditions le Castor Astral.
Le mort a besoin d'une maison.
Ce n'est jamais celle que la tombe légèrement inclinée réserve
où deux dates se complètent comme des yeux.
Bien ailleurs il s'en va. Nul ne sait.
Dans l'ombre d'un toit autrefois il vécut, regarda le temps
prendre les jambes à son cou.
Les murs aujourd'hui effondrés
ne tiennent plus entre eux que par les anneaux du lierre.
Il est bien davantage dans l'eau qui tourbillonne
d'un ruisseau traversant la prairie
ou dans cet arbre dont le tronc penche
en attendant qu'il tombe dans très longtemps.
Ses demeures s'envolent, vagabondes.
Celles qu'il préfère sont des phrases
où revient une expression favorite
la répétition qui cherche en vain l'amour.
Alors, derrière, on le distingue, très faiblement
reconnaissable, jusque dans l'intonation assourdie.
L'écho dure à travers une minute profonde.
Le courant sans arrêt rebondit
sur des voyelles, des consonnes,
dents, salive, langue et respir.
Le son se prolonge, la main rencontre.
Les années croisent les secondes
sous l'oeil bienveillant d'une mémoire
qui ne veut pas grandir.
/
Quelqu'un traverse
apparaît, disparaît.
Par certains détails il nous dirait quelque chose.
D'autres assez rapidement le perdent de vue.
Car s'entrecroise en permanence le lacis
et tombe le rideau d'averses.
Depuis plusieurs couples d'années, cette couleur,
celle d'une écharpe
un manteau qui devient indiscernable dans la foule.
Au fond d'une goutte de café, un regard.
Bien d'autres actions qui lancent leurs lassos
leurs doigts en grappes
le soulèvement des talons pour courir.
Et, de nouveau, quelqu'un traverse
mal identifiable comme l'heure de notre mort
en attente, mais prête
ou les dentelles des fiançailles sous un cerisier.
Toutes les mentions, les questions locales
et temporelles, les déchets, le déchaînement,
la cohue du multiple et de l'indifférencié
les charrois, les manutentions,
le coefficient zéro, la tension qui baisse jusqu'à 7.
Et, de nouveau, quelqu'un traverse
dont, cette fois, on entrevoit les lèvres
qui délivrent le dernier mot.
Et les dents se referment.
Nous n’apercevons plus ceux qui viennent en face
ou se pressent au carrefour.
Nous devinons la traversée, nous la devenons
sans port d’attache, sans destination
l’appréhension seule d’un milieu inconnu
ni l’air ni l’eau ni le feu ni même la terre
habituelle consoeur.
Un milieu inconnu.
/
Mes traces emplies du bleu du ciel.
L'image s'égare-t-elle ? Rejoint-elle
une vérité que rien ne laissait prévoir
et qui soudain surgit ?
Je m'en veux parfois de mon immobilité crâne
alors que pourraient être parcourus
des kilomètres, des miles, des verstes.
Et je devance par prescience les découvertes
qui attendent sous la tente d'un arbre.
L'après-midi étend à perte de vue
les surfaces de terre originelle
le tapis à prière du colza.
Que j'aie relaté souvent de telles surprises
n'empêche pas qu'elles étonnent.
Je ne me crois suivi ni par les bêtes
ni par les hommes.
Le bâton du marcheur écarte les orties sans les rompre.
Il montre quelque révérence à se frayer passage.
On voudrait (tout lecteur impatient)
un acte se démultipliant dans le jour
ou la possibilité d'une étreinte.
L'événement se réduit à une compagnie de perdreaux
survolant les domaines.
Du fond du corps
la respiration interroge
et soulève la chemise ocre.
À la halte les pieds frémissent, tremblent
avant de repartir.
Celui qui vient de bouger
a reformé le cours du monde,
puis refermé.
Ses yeux maintenant pénètrent
une vaste plaine intérieure où l’été se devine
à certaines apparitions de bleuets.
Jean-Luc Steinmetz, 28 ares de vivre, Le Castor Astral, 2019, 152 p., 13€, pp. 44-48.
Jean-Luc Steinmetz dans Poezibao :
Le jeu tigré des apparences (parution), extrait 1, ext. 2, [note de lecture] Jean-Luc Steinmetz, "Et pendant ce temps-là", par Jacques Morin, (note de lecture) Jean-Luc Steinmetz, "Vies en vues", par Jacques Morin, (Revue) Nu(e), n°68, Jean-Luc Steinmetz, (Note de lecture), Jean-Luc Steinmetz, 28 Ares de vivre par Jacques Morin
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 20 septembre 2019 à 09h22 dans Anthologie permanente | Lien permanent | Commentaires (0)
Poezibao propose une nouvelle rubrique, intitulée Les Disputaisons. Il s’agira à chaque fois de débattre d’une question littéraire, en donnant la parole à plusieurs intervenants sollicités directement par le site.
Poezibao inaugure cette rubrique avec une première série à parution aléatoire, qui comportera sans doute une quinzaine de contributions. Le thème : la critique en poésie. Cette nouvelle rubrique comme cette première Disputaison ont été conçues par Jean-Pascal Dubost (lire ici la demande adressée aux contributeurs sollicités pour cette première disputaison)
Anne Malaprade
Je crois avoir très rarement publié des comptes rendus concernant des livres mauvais et donc pas aimés, alors que j’en ai rédigé un certain nombre destiné à des comités de lecture ou des institutions tels le CNL. Dans ce dernier cas, je ne choisis pas le livre mais m’engage avant sa lecture à rendre compte de sa spécificité, travail que je considère alors comme un service, un devoir, un dû, une réponse à un contrat, bref une sorte de « commande » qui exige une forme de neutralité bienveillante et responsable : professionnelle, efficace, tranchée aussi bien que tranchante. Un ordre ? J’exécute, sans état d’âme, parfois au double sens du verbe. J’exécute, sans mon corps et sans corps. La proposition de Jean-Pascal Dubost est l’occasion d’essayer de comprendre ces gestes parallèles. L’un, visible et heureux, destiné à des lecteurs anonymes et inconnus — la publication d’une note concernant un livre volontairement élu. L’autre, relativement invisible, plus ou moins heureux, parfois assez malheureux, destiné à un commanditaire qui est aussi un « supérieur hiérarchique ». D’une part écrire une note sur un texte ouvrant un monde sensoriel et que j’ai choisi pour cette raison, puis le proposer à une revue ou un site afin de la publier. D’autre part écrire un « rapport » sur un texte que je n’ai pas choisi, que je vais ou non aimer, mais cette fois pour le compte d’un « patron », d’une institution, d’une structure déterminée…
La lecture de certains livres me donne envie d’écrire, et cette envie à son tour me donne envie de publier. Dans le mot « envie » je vois et entends plutôt l’expression « en vie ». Je suis en vie quand j’écris, dans la vie, dans une vie vraiment vivante. Or j’aime écrire : c’est brûlant, intense, érotique, toujours pulsionnel, « ça » passe en moi, et la publication fait (permet) que « ça » (une vie allumée ?) ne s’y arrête pas. Je lis, entre autres, pour écrire, parce que ça va me faire d’écrire et poursuivre ma lecture par l’écriture, parce que ça me lance, me nourrit, me donne une énergie et un carburant : mots et pensées, phrases et propositions ouvrent une scène ou un monde. Ce qu’un texte plat, fade ou inconsistant est incapable de produire, impuissant à me donner. Je ne peux écrire que pour témoigner d’une rencontre. Pour exprimer à mon tour quelque chose qui soit juste (utile ? intéressant ? vivant ? vrai ?), je dois être touchée, arrêtée, surprise, inquiétée, bouleversée, questionnée par une langue étonnante qui configure son réel et reconfigure le mien. C’est afin d’essayer de comprendre cette force, ce plaisir obscurs et certains, cette mise à l’épreuve par le texte, que je mets des mots sur ce que je lis, tentant de prolonger et de suspendre ces multiples affects qui me traversent lors de ce carambolage avec le texte. Un accident, c’est de cela qu’il s’agit. Écrivant le mot « accident » le souvenir de Crash ! de J. G. Ballard me passe dans le corps. Ce qui m’attire et me séduit, c’est ce que je ne comprends pas, c’est ce qui m’interpelle, me dérange, me surprend, me criblant d’éclats verbaux non identifiés… Dire quelque chose d’un texte qui me déplaît, ce serait comme me forcer à coucher avec un homme pour lequel je n’éprouve aucune attirance, ou frapper un être faible et malade, un être à terre et déjà sans vie, un mort-vivant.
Il me faut éprouver un attrait pour une étrangeté qui éveille le désir de mots en moi, des mots la plupart du temps enfouis et arrêtés, en état de somnolence, mots attentifs cependant, prêts à reconnaître d’autres mots magnifiques et inquiétants, à les affronter, les provoquer pour aller au-devant d’eux. Des mots miens qui s’efforcent de cerner l’étrange sans pour autant le circonscrire. Des mots en moi qui entretiennent et protègent l’Autre dans le livre, qu’il soit fulgurance ou suspens. Un texte existe, crépite, il me saisit, se saisit de moi. Rendre compte de ce rapt silencieux et irradiant. Toutes les vibrations, les chocs, les ruptures, les excitations qu’il occasionne, il devient nécessaire d’en dire quelque chose, pour témoigner d’une beauté ou d’une laideur qui heurtent autant qu’ils éblouissent.
Un texte maladroit, bancal et/ou prétentieux, m’ensommeille jusqu’à m’assommer : me donne un sentiment de vanité et d’inertie que je n’ai pas la curiosité d’explorer. Je considère comme une relative perte de temps de lui consacrer du temps. Car pour écrire sur un livre il me faut l’apprivoiser, mesurer et provoquer ses capacités explosives. C’est cette aventure temporelle, qui s’inscrit dans la durée, que l’écriture critique telle que je l’entends voudrait accompagner. Un texte fade et convenu, je crois le comprendre assez rapidement, et il n’y a finalement aucune excitation intellectuelle ni physique à dire et nourrir cet engourdissement. Je dis bien ennui, et non malaise — le malaise, lui, est justement insaisissable et fuyant : une donnée oblique à laquelle l’écriture doit se confronter. Je ne connais le plaisir d’écrire que lorsqu’il s’agit d’accompagner une discontinuité et un tempo : ces qualités, les livres généreux me les offrent. Ils font tumulte en moi. J’observe ces révolutions intérieures autant que je lis et relis le projet qui l’a ordonné.
Un texte fort est un texte qui me dépouille, qui prend les armes et pille quelque chose. Pourtant il donne et transmet. Et je dois et je veux, dans l’urgence, répondre de cette expérience.
Finalement, c’est très facile de me dire, et a fortiori de dire à autrui pourquoi tel livre m’indiffère. Ce texte sans adresse est un texte sans arme ni aventure, sans tenue ni mystère. Il en dit déjà trop : d’emblée il se montre dévoilé, contrôlé contrôlable, bavard et redondant, ou silencieusement factice. Lui répondre c’est répondre à l’évidence. Ou plutôt c’est répondre à une question qui n’est même pas posée : une question dont je sais qu’elle est déposée ailleurs, dans d’autres livres, d’autres lieux, d’autres corps. Alors je continue de la chercher, ne m’arrête pas cette fois. Répondre au convenu c’est répondre à l’ennui par une pratique qui m’ennuie et dont j’imagine qu’elle ne peut qu’ennuyer les lecteurs et l’auteur concerné. Par contre, ces textes dont je sens et j’imagine — car il y a bien sûr une part essentielle de projection fantasmée dans toute critique — que ma lecture ne pourra jamais achever leurs mouvements secrets, ils déclenchent un désir au travers duquel je leur donne une part de moi, afin de témoigner d’une rencontre improbable, qui a toute la vie, toute ma vie, toutes les vies devant soi.
©Anne Malaprade
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 18 septembre 2019 à 11h38 dans Les Disputaisons | Lien permanent | Commentaires (0)
Les Éveilleuses. Ces éveilleuses, gardiennes de nos vocables. Celles qui nous réveillent d’un sommeil dogmatique. Celles qui s’engouffrent dans la béance et traversent, émergeant comme des sanglots d’oiseaux, lucioles, éclairant la nuit de l’enfance, lumières. Celles qui habitent le monde. Celles qui ressentent ce lien aux autres et au monde. Les créatrices de leurs mille bras entrelacés, permettant un sentiment du tout-ensemble, de cette unité multiple qui relie intimement l’intuition du Tout. Les créatrices, s’ouvrant au monde et aux éléments cosmiques, se répandant dans les feuilles. Les poreuses, traversées par des flux d’échanges d’éléments de choses ou de choses élémentaires. Les éveilleuses, devenant la source d’insistance entre nous et les choses, poètes médiatrices, poètes douées d’une porosité essentielle.
Celles dont la lecture nous mènent vers notre monde devenu autre, devenu habitable par leurs paroles, par leurs mots. Celles qui progressent et remontent depuis le temps des origines, sinuant en germination de graines, ces bienveillantes qui nous apprivoisent et nous guident doucement vers une parole de nudité. Celles, comme un secret intime à l’œuvre.
Chœur de femmes, de femmes poètes, chœur éclaboussé d’éclairs, comme un paysage charrué de fulgurances. Chœur d’anonymes ancrées dans l’intimité du secret et déployant leurs ailes pour l’universalité d’une terre précaire à ciel ouvert.
Et oui, c’est toi aussi, Nohad Salameh, ces anonymes, c’est toi poète, et c’est elles. Présentes par leurs empreintes dans tes empreintes, leurs traces dans tes traces, leurs cicatrices dans les tiennes.
Et c’est un chœur d’étoiles qui filent, de nageuses de voie lactée. Qui êtes-vous dispensatrices de l’imaginaire ? Prédestinées à la Révélation, et d’un bond, d’un saut, d’une danse rejoignant la parole de la poète qui vous parle et en qui vous parlez, en sa voix.
Semeuses, semaison de syllabes, de couleurs et d’étoiles, multipliant en la poète la présence cosmique. La poète germine de ces éveilleuses qui poursuivent en elle leur chant de l’inédit.
Ces parleuses, écrivaines qui enfantent la poète et multiplient les myriades de son être. Écrire c’est aussi vivre en communion avec ces éveilleuses de mémoire et de mondes, ces respirantes de souffle et de mots, ces médiatrices qui portent vers les célébrations et les talismans.
Voix oraculaires qui ont précédé, qui ont ouvert le chemin de la création à d’autres femmes. Femmes de plusieurs regards, femmes fécondes, femmes de lutte et de batailles gagnées, voyageuses intermittentes, figures de proue, guerrières pour que la parole ouvre le jour à d’autres femmes.
Les éveilleuses, Nohad Salameh en fait partie. Elle donne parole à toutes celles qui n’ont pas eu la parole et que l’on a brisées. Elle porte témoignage sur l’enfant-fille tuée, la malvenue au monde, sur l’égorgée, Zora la flamboyante, sur l’excisée amputée de la magnificence du jouir et du vivre.
Puis elle rend hommage à tant de créatrices dont la maraudeuse d’infini Selma Lagerlöf, l’envoûteuse Lou Andréas Salomé, la médiatrice du réel et de l’imaginaire Colette, la Shéhérazade des mers de glace, Karen Blixen, la petite mère du Chili, Gabriela Mistral…
Les lectrices et les lecteurs découvriront l’émerveillement de poèmes sensibles sur toutes ces créatrices, Marguerite Yourcenar, Simone de Beauvoir, Anne Hébert, et tant d’autres, magiciennes des mots, à qui en même temps qu’hommage, est rendue justice. Dans « l’infini servage » de la femme, est mise en lumière cette conquête de la création par ces femmes de courage, de parole et d’écriture. Et ce livre, permet le passage de ce relais de création, cette mémoire, cette transmission d’une poète à l’autre, dans le don.
Béatrice Bonhomme
Nohad Salameh, Les Eveilleuses, L’atelier du Grand Tétras, 2019, 96 p., 15€
Extrait :
I
De quelle béance
émergent en moi ces présences
sanglot d'oiseau surnaturel
ou lucioles issues d'un monde parallèle ?
Vers quel havre de grâce
progressent ces invisibles
qui remontent le temps sinueux
de la germination
jusqu'au château des vocables
hypnotisées par ma parole
- ces bienveillantes vêtues de fraîche solitude
qui m'apprivoisent dès l'Appel
nues et proches
ainsi qu'un secret ?
(p.9)
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 18 septembre 2019 à 11h15 dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0)
Les éditions Lanskine publient Le Livre jaune d’Andreas Unterweger dans une traduction de Laurent Cassagnau.
« Dans une maison jaune isolée au milieu de champs jaunes vivent sept jeunes garçons avec leur grand-père et un chat. Cette solitude n’est interrompue que par les visites d’un « homme des bois » et la construction d’un bâtiment qui met les enfants en présence de nouveaux voisins. Cette vie idyllique, faite de baignades dans la rivière et de jeux d’Indiens, cache des failles. Celles-ci ne sont pas tant provoquées par la réalité elle-même que par l’expérience, renouvelée de chapitre en chapitre, de la distance qui sépare les mots et les choses, l’être et le paraître, le monde des adultes et celui des enfants. Les personnages sont sans cesse confrontés à des situations et des phénomènes pour lesquels ils cherchent des mots adéquats. Inversement, les noms et les mots qu’ils rencontrent sont interrogés quant à leur sens et réalité. »
Extraits :
FAUNE DU PAYS JAUNE (I)
LE CÉTACÉ DES NUAGES
et quatre autres animaux
« Ah »,
soupira Castor un après-midi, comme il traversait la route des fourmis qui passait autour de la maison jaune, « il faudrait être minuscule ! Une fourmi comme ça, par exemple », poursuivit-il en s'accroupissant vers une comme ça, « vit les plus grandes aventures à chaque pas qu'elle fait... Un caillou »,
dit-il, lui qui était installé sur le chemin caillouteux, « c'est un rocher pour elle... le plant de pommes d'amour, là : un arbre gigantesque... Et là, ce peu d'eau qui coule d'un arrosoir, pour elle qui est si petite, c'est vraisemblablement véritable lac de baignade... – Mais quelle est ennuyeuse »,
se lamenta-t-il en se relevant et en s'appuyant sur la vieille meule qui délimitait la plate-bande, « quelle est ennuyeuse », répéta-t-il comme, encore dans l’ombre des sapins, il pénétrait dans la forêt humide, « mais quelle est ennuyeuse », conclut Castor alors qu'il se dirigeait, les palmes sous le bras, vers la rivière,
« cette vie que nous menons !»
Les poissons
Quand nous descendions vers la rivière, nous discutions : quand nous nous baignions, nous parlions les uns avec les autres ; quand nous ressortions de la rivière, quand nous étions assis ensemble dans les hautes herbes, et que, dégoulinant, tremblant, soufflant, nous regardions l'eau, nous avions, nous, les garçons de la maison jaune, toujours quelque chose, et plus que ça même, à nous dire.
Mais quoi que nous ayons eu à nous dire après la baignade, c'était toujours moins qu'avant la baignade ; après, nous étions toujours moins nombreux à prendre la parole qu'avant ; et plus nous allions nous baigner, plus nous restions sur l'herbe, mouillés, et plus rares se faisaient nos remarques, plus longues les pauses entre les phrases, plus nombreux étaient ceux qui parmi nous : se taisaient.
C'était bien comme Grand-Père, qui avait toujours raison, avait l'habitude de le dire : « L'eau fatigue ».
Et c’est pourquoi, selon Castor, les poissons étaient aussi : muets.
La grenouille
La grenouille, disait Castor, était comme lui, Castor, un être qui habite deux mondes : elle est chez elle sur terre et dans l'eau, dans la rivière et dans la prairie, dans l'eau de la rivière baignée par la lumière jaune du soleil matinal et dans le jaune des renoncules des marais qui poussaient dans la prairie entre la maison et la rive, et qu'il traversait, lui, Castor, en été, tous les matins, pour aller à la rivière.
Effectivement, continuait Castor, ils partageaient, les grenouilles et lui, matin après matin, le même chemin. Chaque fois que lui, Castor, arrivait au bord de la rivière, il y avait là déjà plusieurs grenouilles qui, à peine était-il arrivé à la rivière, plongeaient dans la rivière, et un jour, continua Castor, lui qui, jour après jour, sans la moindre hésitation, sautait à la suite des grenouilles, il en avait même, en plongeant dans l'eau, avalé une.
Aujourd'hui encore, disait Castor, il pouvait sentir au plus profond de lui-même, cette grenouille, cet animal qui, dans son existence clivée, avait avec lui, Castor, beaucoup d'affinités : il pouvait encore la sentir, oui, plus vigoureusement que jamais, – « avec la régularité d'une horloge ! » – disait-il, la sentir garder son rythme de grenouille quand elle faisait ses mouvements de brasse ; sentir la grenouille, pour qui le corps de Castor était devenu la rivière dans laquelle Castor plongeait lui-même matin après matin, nager dans son cœur, à lui, Castor.
Et en vérité : quiconque n'accordait pas de crédit aux paroles de Castor, quiconque doutait de l'existence de cette deuxième âme dans la poitrine de Castor, n'avait qu'à poser la main sur la poitrine de Castor, de préférence un peu au-dessous du téton gauche de Castor, entre le téton et la tache de naissance jaune argile qui luisait à gauche au-dessus du nombril de Castor...
Quiconque posait la main à cet endroit, pouvait la sentir.
« Grenouilla villagensis »
Dans le village, racontait Castor (qui, après y avoir été un jour avec Grand-père, ne parlait plus d'autre chose) il avait découvert une nouvelle espèce d'animal : une sorte de grenouille, mais une espèce, il est vrai, qui se différenciait fortement des espèces de grenouille que l'on rencontrait sous nos latitudes. Car il lui manquait, s'exclama-t-il, pris par l'ardeur propre au savant, rien moins que toute une dimension !
En effet : contrairement à nos grenouilles, c'est-à-dire : à la grenouille commune des rivières, pontifia Castor, la « grenouilla villagensis » comme il l'avait appelée, n'habitait que deux dimensions, à savoir la longueur et la largeur. La grenouille de village ne s'élevait pas en hauteur, bien au contraire : son corps était parfaitement plat, « flat comme une peuille de papier », dit-il.
Il aurait également étudié très volontiers les mouvements de cette créature. Mais malheureusement, conclut Castor, l’animal était déjà mort. « Grand-Père m’a dit qu’elle avait été écrasée par un tracteur. »
La baleine
« C'est une occupation étonnamment agréable », dit Castor un midi, alors que nous venions, nous, les garçons, de nous allonger dans la mousse à l'ombre des sapins, « d'être allongés sur le dos sous un arbre comme ça et de regarder en l'air. On a l'impression de regarder dans une mer aux profondeurs abyssales. » – « Oui », soupirai-je, et « Oui », soupirèrent tous les autres ; et lorsque nous vîmes que
loin au-dessous de nous, loin même des coraux verts sapin qui se balançaient dans les vagues du ciel transparentes comme du verre, une baleine des nuages glissait, blanche, à travers les profondeurs, nous fermâmes, sans hésiter plus longtemps, les yeux et inspirâmes profondément : et, poussant vigoureusement des pieds sur notre bouée de mousse pour prendre notre élan en direction de son gigantesque corps qui suivait paisiblement le doux courant,
nous plongeâmes.
Andreas Unterweger, Le Livre jaune, traduction de l’allemand (Autriche) par Laurent Cassagnau, collection « Régions froides », éditions Lanskine, 2019, 224 p., 20€, pp.79-84
Né à Graz (Autriche) en 1978, Andreas Unterweger a terminé en 2004 des études d’allemand et de français. Tout à la fois écrivain, musicien et rédacteur de la légendaire revue manuskripte, il a publié cinq livres, tous parus chez Droschl. Des textes en français ont été publiés dans des revues telles que Po&Sie et Place de la Sorbonne. Il a reçu le Prix manuskripte en 2016 et en 2009 le Prix de l’Académie de Graz.
Le Livre jaune est son premier livre traduit en français et le premier de la nouvelle collection « Régions froides ».
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 18 septembre 2019 à 10h52 dans Anthologie permanente | Lien permanent | Commentaires (0)
Nombreuses lectures et publications signalées dans le scoop.it de Poezibao.
à découvrir en cliquant sur ce lien.
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 17 septembre 2019 à 10h38 dans Agenda, liens, informations | Lien permanent | Commentaires (0)
[...] Ah ! que nous irions loin ! qu'il naîtrait de beaux ouvrages, si la plupart des gens d'esprit, qui en sont les juges, tâtonnaient un peu avant que de dire, cela est mauvais, ou cela est bon ; mais ils lisent, et en premier lieu, l'auteur est-il de leurs amis ? n'en est-il pas ? Est-il de leur opinion en général sur la façon dont il faut avoir de l'esprit ? Est-ce un Ancien ? Est-ce un Moderne ? Quels gens hante-t-il ? Sa société croit-elle les Anciens des dieux, ne les croit-elle que des hommes ?
Voilà où l'on débute pour lire un livre. On lit après ; et que lit-on ? Sont-ce les idées positives de l'auteur ? Non, il n'y a plus moyen ; son nom, son âge et sa secte les ont métamorphosées, toutes gâtées d'avance, ou toutes embellies.
On ne saurait s'imaginer le droit que ces bagatelles-là ont sur l'esprit humain, ni toute la corruption de goût dont elles le pénètrent, ni toute l'industrie machinale, qu'elles lui donnent, pour se falsifier à lui-même ce qui lui passera devant les yeux, pour diminuer, augmenter, arrêter, détourner le plaisir ou le dégoût des sentiments qu'il reçoit.
Après cela, on porte son jugement, parce qu'il faut qu'un homme d'esprit juge ; ne fût-ce que pour mettre son orgueil en possession du respect que ses amis auront pour ce qu'il pense ; et qu'enfin il est comptable à l'attente où ils sont d'une décision quelconque.
On lui fera peut-être des objections de bon sens quand il aura prononcé ; mais voilà qui est fait, il a jugé. Dût son sentiment pervertir le goût de tout le genre humain ; se doutât-il, malgré lui, qu'il s'est trompé ; plutôt que de se dédire, il armera son esprit contre son esprit même ; il confondra ses lumières par ses lumières mêmes ; il s'irritera de voir clair après coup, et parviendra à se persuader qu'il ne voit rien ; tout cela, pour se conserver de bon droit l'honneur d'avoir tout vu d'abord ; car notre amour-propre est inconcevable [...].
Cependant, le jugement qu'on a porté, va son train, sert de règle à je ne sais combien de génies naissants, qui s'y conformeront, qui souffrent pour s'y conformer, et qui ne font rien qui vaille.
Je crois pour moi, qu'à l'exception de quelques génies supérieurs, qui n'ont pu être maîtrisés, et que leur propre force a préservés de toute mauvaise dépendance, je crois, dis-je, qu'en tout siècle, la plupart des auteurs nous ont moins laissé leur propre façon d'imaginer que la pure imitation de certain goût d'esprit que quelques critiques de leurs amis avaient décidé le meilleur. Ainsi, nous avons très rarement le portrait de l'esprit humain dans sa figure naturelle : on ne nous le peint que dans un état de contorsion ; il ne va point son pas, pour ainsi dire ; il a toujours une marche d'emprunt qui le détourne de ses voies, et qui le jette dans des routes stériles, à tout moment coupées, où il ne trouve de quoi se fournir qu'avec un travail pénible. S'il allait son droit chemin, il n'aurait d'autre soin à prendre que de développer ses pensées ; au lieu qu'en se détournant, il faut qu'il les compose, les assujettisse à un certain ordre incompatible avec son feu, et qui écarte l'arrangement naturel qu'amènerait une vive attention sur elles.
Est-ce là l'esprit, après cela ? Non, nous ne voyons point là ce qu'il est ; mais bien ce que des égards pour des sentiments inconsidérés, le font devenir.
Combien croit-on, par exemple, qu'il y ait d'écrivains qui, de peur de mériter le reproche de n'être pas naturels, font justement tout ce qu'il faut pour ne pas l’être ? D'autres, qui se rendent fades de crainte qu'on ne leur dise qu'ils courent après l'esprit, car courir après l'esprit, et n'être point naturel, voilà les reproches à la mode.
Mais, dira-t-on, il faut pourtant des critiques. Oui, sans doute, il en faut, mais je voudrais des critiques qui pussent corriger, et non pas gâter, qui réformassent ce qu'il y aurait de défectueux dans le caractère d'esprit d'un auteur, et qui ne lui fissent pas quitter ce caractère; mais il faudrait aussi pour cela, s'il était possible, que la malice, ou l'inimitié des partis n'altérât pas les lumières de la plupart des hommes, ne leur dérobât pas l'honneur de se juger équitablement, n'employât pas toute leur attention à s'humilier les uns les autres, à déshonorer ce que leurs talents peuvent avoir d'heureux, à se ruiner réciproquement dans l'esprit du public; de façon que sur leur rapport, vous, lecteur, vous méprisiez souvent des ouvrages que vous estimeriez, ou, si vous les avez lus, je gagerais bien que les endroits, où l'auteur a pensé le mieux, vous ont paru les plus mauvais, par la raison qu'ils vous ont fait plus d'impression que le reste, et que disposé comme vous étiez, cette impression a dû vous choquer au même degré qu'elle vous aurait plu. [...]
Voilà comment on vous dupe, lecteur, voilà les surprises qu’on fait au public, et comment on peut frustrer les talents les plus estimables des éloges qui leur sont dus. [...]
Marivaux, Le Spectateur français, VIIe feuille – 21 août 1722, in Marivaux, Journaux et œuvres diverses, édition F. Deloffre et M. Gilot, Classiques Garnier, 1988, p. 144-146.
Proposition de Jean-Nicolas Clamanges.
source de l'image
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 17 septembre 2019 à 10h21 dans Les Disputaisons, Notes sur la création | Lien permanent | Commentaires (0)
Poezibao propose un nouveau feuilleton, signé Siegfried Plümper-Hüttenbrink. Une série d’enquêtes, avec indices à l’appui.
Deuxième épisode : « Corpus scribens »
ENQUÊTE (II)
Corpus scribens.
Je n’ai pas bien en main l’aptitude à écrire. Elle va et vient comme un spectre.
Franz Kafka - Journal.
… il savait que son corps s’éloignait, le
laissant dans la pièce comme une ombre, une
tache, une pensée qui imprègne les lèvres et
tombe
Claude Royet-Journoud - Les natures indivisibles.
1
Sur quoi un corps prend-t-il appui en écrivant ?
Sur une feuille, et qui peut fort bien n’être qu’une feuille volante.
Sur une main, mais qui se dérobe et reste le plus clair du temps en deuil de son détenteur.
Dans une bouche, encore qu’elle reste obstinément muette. À peine si un souffle est encore audible et qui reste sans voix d’auteur.
Facio ipsum locus mutus : - écrire fait de moi un lieu muet. N’ayant plus de bouche pour me dire de vive-voix. Aussi, tout en écrivant, faut-il me taire, et tout en cherchant quoi te dire. Curieuse posture, presque intenable, où dire et taire s’échangent leurs rôles respectifs. Comme s’il s’agissait de livrer à mots couverts ce qui devait rester tu ou de taire ce qui s’attendait à être dit. Si bien qu’au final on préfèrerait rester bouche cousue, et quitte à se retrouver en état d’apnée. Ne sachant plus quoi dire ni taire.
2
Que seraient les signes distinctifs auxquels on peut reconnaître et identifier un corps qui écrit ? On n’en sait trop rien, sinon que ce corps mute de l’intérieur dès qu’il s’inscrit noir sur blanc. Par l’on ne sait quel sortilège, il acquiert un souffle et une tension artérielle qu’il n’a pas d’ordinaire. Un froid soudain peut l’envahir, alors qu’il a la nette sensation de prendre feu. Et sa bouche qui bée a soif de silence. Mais on est loin de pouvoir localiser au scanner ses points névralgiques, ses zones de haut ou de bas-voltage, ses moments d’éclaircie ou de confusion ? Certains vont jusqu’à dire qu’il use de son sang comme d’une encre indélébile pour écrire. D’autres qu’il est l’équivalent d’un corps-fantôme et pour lequel il ne saurait y avoir de témoin. Aussi son existence reste-t-elle toute hypothétique. Et on ignore tout des passages à vide qu’il traverse et des transferts de pensées qu’il effectue, toujours en rescapé solitaire, et qui se sait introuvable.
3
À première vue, je ne distingue en lui qu’une silhouette : - celle, esseulée et muette, de quelque scribe veillant dans la pénombre et qui aurait pour charge de fourbir des histoires à vous faire dormir debout.
Où est passée ma bouche ? – est une question qu’il est en droit de se poser. L’aphonie le guette au tournant du moindre mot. C’est à peine s’il n’aspire pas à recourir à une bouche d’emprunt ou à la bouche dite d’ombre.
Quant à la scène au fort de laquelle ce corps en viendrait à s’incarner, tout porte à croire qu’elle reste foncièrement injouable, même dans un film. Vu qu’on y donne le congé à sa propre personne, la laissant s’absenter ou disparaître, et ce en l’absence de tout témoin. Seul un aparté, joué en huis-clos, pourrait sans doute esquisser une telle éclipse de soi.
4
Écrire n’irait pas sans une initiation aux signes. Sans doute y va-t-il même d’une quête, mais qui n’a rien de spirituelle. On ne tient pas à arguer d’une scène originaire, et encore moins d’une remontée aux sources mythiques de l’humanité. On souhaiterait seulement sonder ce mystère qu’est l’absence réelle des êtres et de toutes choses tel que les signes nous la livrent en négatif. Un mystère qui a le pouvoir de vous faire entrer en présence de votre propre absence dans les lieux où l’on se retrouvait à écrire, en reclus, injoignable pour quiconque. On reste alors vacant, évidé de pied en cap, et pour n’être plus que l’ombre portée d’une ombre et qui assurera votre éventuelle disparition. Mais s’incarner ainsi in absentia, sous les auspices de « l’absente de tout bouquet » ou en s’éclipsant par une « disparition élocutoire », cela ne relève-t-il pas de la mystification, voire d’un fantasme d’absentéisme ? Quelque travers contracté par mégarde au cours des jeux qu’on s’inventait enfant pour se faire disparaître ? De préférence en rescapé solitaire, échoué sur une île.
5
Aux dires de certains, écrire est avant tout un effort de localisation, et qui s’effectue à 4 pattes, dans le noir, et dans la totale ignorance de ce qui vous attend. À tâter, presque en aveugle, des multiples prises qu’offre soudain le moindre mot dès lors qu’il devient un corps conducteur avec lequel frayer des pistes et faire signe à tout venant. Faire signe, comme en dernier recours, et pour savoir qui et où encore être, alors qu’on est en passe de n’être plus personne, plus nulle part. S’entêtant à livrer par écrit des preuves tangibles et infalsifiables d’une existence qu’on devine être fictive, vécue comme de seconde main, et dont l’ADN reste inscrit dans les étoiles. Cet ADN qui décidera du sort qui vous est échu, et dont vous aurez à répondre par écrit, noir sur blanc, en vue de l’authentifier comme étant tout à la fois une destination et un destin.
6
L’acte d’écrire n’apporte en rien un surcroît d’être ou un supplément d’âme. Le soi-disant miracle créatif n’est qu’un mythe colporté au travers des âges. Qui écrit, pactise avec une forme de désêtre. Il se retrait en solitaire. Se terre et se tait, en bout de langue. Là où la bouche n’est plus faite pour parler. Et cela n’irait pas sans une sourde terreur qui étreint, fait nœud en fond de glotte. Car tôt ou tard, on se retrouve hors abri et sans appui. Devenu illocalisable pour soi-même et injoignable pour quiconque. Démis de soi et démuni de voix. Tout indique même que vous êtes porté pour disparu ou pris pour un déserteur.
Et sans doute ne commence-t-on vraiment à écrire qu’en s’engageant ainsi, à corps perdu, dans cette disparition de soi et pour laquelle nul témoin n’est envisageable. Si une trace écrite vient alors à jour, elle n’est plus qu’une sorte de sauf-conduit pour se perdre. Perdre à tout jamais vue et connaissance de celui qui dut l’inscrire pour en faire signe avec. Car au final, seul une main subsiste, qui se mettra à écrire en deuil de son détenteur, et qui lui ira comme un gant.
7
Contrairement à ce que la plupart des biographes tentent de nous faire accroire, écrire ne touche en rien au natal, à ce qui s’assigne à résidence, et encore moins à l’inscription en nous d’un soi-disant lieu de naissance. Qui écrit reste toutefois en quête d’un lieu d’où s’extraire. D’où s’exhumer en déserteur, et ce de son vivant, alors qu’il est d’ores et déjà tenu pour mort, porté pour disparu.
8
La terreur le guette. Une terreur faite de liesse. Elle étreint ou dilate son souffle, en l’irradiant de l’intérieur. Au dire de certains neurologues qui durent la sonder, l’emprise de cette terreur serait de nature électro-magnétique, et l’attraction qu’elle exerce n’irait pas sans une sourde répulsion. Car si elle est susceptible de vous galvaniser d’un surcroît de vie, elle peut tout aussi bien vous tétaniser en vous laissant aphone. Attifé d’une bouche qui bée d’analphabète, l’on reste alors comme transi de froid, cherchant quoi dire, quêtant le moindre mot en bout de langue, avant que son inscription n’aille virer en incision sous cutanée.
Qui se risque à écrire ainsi – « intus et in cute » - n’est plus qu’un scripteur, quelque sismographe procédant par zigzags, dans l’exact prolongement de ses nerfs, et au risque d’y laisser sa peau. La séquence d’un film de Werner Schroeter intitulé Deux pourrait nous le signifier en clair. On y voit une Isabelle Huppert hagarde, s’échinant à griffonner à la hâte et comme en dernier recours les mots d’une lettre qu’elle finira par déchirer. Comme si l’avoir écrite tenait d’un acte conjuratoire, pour mettre un terme à ses propres hantises intimes. En finir avec ce qui la scinde en Deux sous la forme démonique d’un sosie ou d’une doublure d’elle-même, et avec qui elle entrera en duel tout au long du film.
Dans l’arrêt sur image extrait du film, on la voit qui rédige cette lettre en prenant pour support la vitre d’un train et en se disant que « ce train va la faire disparaître ». En guise de preuve, on entre-aperçoit du reste la doublure de son visage reflétée par la vitre. Quant à cette esquisse de lettre, où il y va de sa vie alors qu’elle se retrouve en instance de mort, elle en vient à la formuler au plus abrupt, comme on le ferait d’un SOS, en se faisant dire ce qu’elle tente d’écrire, en le proférant en voix-off et en face à face avec elle-même, comme l’atteste le reflet vitré de son visage. Un visage spectral, qui semble se profiler tel un négatif photographique dans la vitre d’un train où il est en passe de disparaître.
9
Pascal Quignard regrette qu’on ne fasse guère état des avanies et des travers qui guettent celui qui se mêle d’écrire. Et encore moins du caractère déceptif, voire dépressif du texte saisi et mis au propre, alors que sa rédaction fut plus que véhémente, vécue dans les affres et les émois d’une pensée d’ensauvagé, de qui a rompu momentanément tout commerce verbal avec ses semblables, et pour s’adonner en solitaire à une science des traces, de ce qui fait lien en toute trace, et s’avère index de vie ou de mort. Les lignes inscrites dans la paume de nos mains pourraient nous le confirmer. Ne dit-on pas qu’elles scellent à tout jamais notre destin ?
Image, Isabelle Huppert, extrait du film Deux de Werner Schroeter
©Siegfried Plümper-Hüttenbrink
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 17 septembre 2019 à 10h04 dans Feuilleton | Lien permanent | Commentaires (0)
Sixième année et n°49 de la revue littéraire de Poezibao, Sur Zone, lancée le lundi 8 septembre 2014.
Ce numéro est consacré à Alexis Pelletier, avec un extrait d’un livre en cours Déraison de la colère.
Pour en respecter la mise en page et le rendre plus facile à enregistre et imprimer, il est proposé au format PDF, à ouvrir d'un d'un simple clic sur ce lien.
On peut lire le sommaire complet de la revue du numéro 1 au numéro 48 en cliquant sur ce lien.
Rédigé par Florence Trocmé le mardi 17 septembre 2019 à 09h42 dans Sur Zone, la revue littéraire de Poezibao | Lien permanent | Commentaires (0)