Rayer dessous personne
Où se trouve la personne. Pas de métonymie, contenu pour le contenant. Le long poème de Patrick Wateau s’attache à l’étude (poétique, oui, scientifique, aussi) de ce qui définit organiquement la personne.
Inscription du corps en.
Le colombier contient des colombes, le cendrier des cendres et l’herbier des herbes, bonnes ou mauvaises, au gré de l’herboriste. Et le « personnier » ? Des personnes ? Ou ce qui fait la personne et qu’elle contient : os, muscles, vaisseaux, nerfs, tendons ?… L’individu est indivisible, mais la personne ? Est-elle un masque, comme le veut son étymologie ? La matérialité tangible de ce masque peut se diviser. On peut enlever certaines parties de la personne (ou les remplacer : « cœur foi cœur / greffe ou greffe »). D’ailleurs les parties commencent à dysfonctionner du vivant de la personne avant de s’arrêter puis disparaître. Ce qui dure le plus longtemps, ce sont les os. Mais eux-mêmes finiront poussière.
On peut noter la paronymie personnier / prisonnier. La personne est-elle prisonnière du corps ?
« Prisonnier chaque porte / celui qui prisonnie sa vie ». Ou encore : « Prisonnier de perdre à bloc de perdre. »
Masque levé, que reste-t-il ? Quelle vérité une fois le squelette défait des oripeaux ? Dans la langue du poète Patrick Wateau, rien n’est transposé. Figures de style, aucune. L’artifice n’est pas. Écriture de recherche, sec et casse le vers court.
Nul n’écartera la terre ou les os pour que tienne. Pelletée. Est-elle imposée la trouée rectangulaire en terre où repose rien ? Le vers s’arrête. Souffle aurait gagné peut-être si. Une forme cercle l’os, le rectangle (boîte, le trou, où mettre le corps devenu l’os). A disparu, dans le poème. Reste l’ossature. Les lambeaux dans le livre : les mots.
Le livre est composé de quatre mouvements, quatre nocturnes, quatre Leçons de Ténèbres. Chaque mouvement a son propre tempo : neuf poèmes d’une page, numérotés en chiffres arabes, pour la première partie ; un long poème de cinq pages pour la deuxième ; vingt-cinq poèmes d’une page, avec titres, pour la troisième ; trente poèmes courts, de quatre à six vers, numérotés en chiffres romains, pour la quatrième ; un quatrain de questions suivi d’un long poème en fragments pour la cinquième et dernière partie. Le tout sans disparate, avec une grande cohérence : partout poussent les herbes, courent et hurlent les chiens...
Le titre de la première partie peut faire penser à une indication de mouvement ou de tempo (diminuendo, rallentando, crescendo…). Et ici, en effet, le titre est clair. Son gérondif indique un processus : « Destruendo »1 : à détruire.
Le titre du deuxième nocturne, emprunté à l’allemand, « Unkraut »2, désigne les « mauvaises herbes », celles qu’il faut arracher.
La seule mauvaise herbe nommément citée est le « séneçon », plante fréquente extrêmement toxique (dangereuse pour le bétail), dont le nom vient du latin « senex » (vieux) : au printemps, les aigrettes blanches de ses graines peuvent lui donner une apparence de vieillard.
Mais on notera aussi, dans la dernière partie (la plus végétale) la « balsamine » (impatiens noli-me-tangere), fleur dont le fruit explose et projette les graines quand on la touche, « bilieuse » dans le poème, puis « débilieuse » après l’explosion.
Le troisième titre, « Chiens d’attaque », qui sont aux chiens ce que les mauvaises herbes sont aux herbes, évoque aussi ce qui mord sans lâcher, ce qui ronge et broie les os. Ils sont nombreux dans le livre à hurler et à faire hurler.
Le quatrième titre, « Tremens » (« tremblant » en latin), évoque la peur, la souffrance, qui ne sont pas paisibles dans le recueil, où les hurlements s’élèvent, où le feu prend.
Le titre du dernier nocturne, « Os ad os loquemur » est un nouvel emprunt à un latin qui semble liturgique, formule de fin d’épître, mot à mot : « Bouche à bouche nous parlerons », pour dire : « Nous en parlerons de vive voix ». Mais le lecteur francophone entend : « os à os ».
Os si présents dans Personnier (présents renversés dans ce titre même). Danse macabre qui finit en poussière.
Grattons la terre : vivevoix de Patrick Wateau. Souvenir de. Rien simple ou pur4. Tout suggéré déjà dans la préposition absente (de) de ce titre d’un autre livre qui creuse entre les adjectifs des orifices, on souffle. Souffre ce qui est arraché – l’ongle ? Corps en vie ou trépas ?
Ça brûle quand ça touche, ânonne des cassures, des redites, parce que ça reste même :
« L’ongle
tourne sa main
trouve écrit l’antécrit
quelques livres à travées
insérant le mordant
mordant
mordant plus droit sur une pile de brûlures »
Dans mord- (t), des restes. À vif, poète regarde le territoire pauvre de terre en boîte, quand ?
De long en loin, de bas en haut, meurt.
À petits feux décante :
« Ongle seul ongle selon ».
Peu. Avancée d’un pas, au bord de ce qui creuse.
Des mouvements tentés reviennent en sons répétés, délités dans un autre mot. Pauvre.
Aucune emphase. Réduction à l’essentiel, la précision des mots, le terrible, pas plus. Souffrir ferme le vers de « trait mortel » en « os », avance à peine :
« cartilage de plus simple
chose de plus os »
N’essaie pas la langue. Le comparatif est mordu, sa base fendue en « chose » (pas de second terme énoncé). Pas grand-chose à retenir sauf peut-être :
« Mais le fond
la rosée du secret
mais quand ? »
Mais s’oppose, trébuche la voix lyrique. Elle vit : contre tout, le vers. Existe, « par la salive de chaque puits son alphabet ». Rongé rouille mais la ligne sur la page cassée se meut, s’enfonce. À quand c’est pour ? Rien, encore quelque chose à remonter (l’étymologie).
Le scalpel du poète sépare les syllabes ou les lettres, qui peuvent être réagencées ou greffées d’un mot à l’autre. D’abord on « épelle » :
« Comment Dieu érisépèle son nom ». Hérésie ou maladie de peau ?
« Épeler l’origine // la peler / dans la benne »
« Au loin
inerte
dans le rien
le tout met la raison
sur les viscères
moitié pour os
qu’épelle telle pelletée »
« La toilette de la bêche, la crinière de l’insecte.
L’ins etc. scindant du sec. »
On détache, décompose et tâche de recomposer.
« Le sort
– moindre de perdre
comme c’est une perte
de fendre
transi des yeux
De défendre sa peau »
S’agit-il du Transi de René de Chalon, de Ligier Richier, si présent dans l’œuvre de Mathieu Bénézet, qui avance son cœur dans la main ?
« Tu te souviens des cavités et pourtant tu songes à des yeux, des yeux qui n’auraient plus de larmes, creusés si profondément dans le faciès par l’acuité d’une souffrance, d’un spasme douloureux, et toujours le geste des bras ramenés en avant du corps, un épuisement… Il y a le reflet vague et lointain d’un visage bouleversé, d’un visage concentré par la souffrance, un visage presque illuminé par une lumière intérieure. […] Et ce visage bouleversé, ce visage de Meuse, ce visage qui porte le même, tant espérée, tant combattue, un double de toi qui remonterait d’une autre enfance que la tienne… »3, écrit Mathieu Bénézet.