Poezibao fait une pause.
Les publications reprendront le lundi 27 février 2012.
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Poezibao fait une pause.
Les publications reprendront le lundi 27 février 2012.
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 18 février 2012 à 18h55 dans Evènements | Lien permanent
Rappel : agenda, liens, informations sont désormais publiés ici
Les 17 articles publiés dans Poezibao cette semaine :
Feuilleton
[Feuilleton] Mont Ruflet d'Ivar Ch'Vavar - 31/41
[Feuilleton] Mont Ruflet d'Ivar Ch'Vavar - 32/41
[Feuilleton] Mont Ruflet d'Ivar Ch'Vavar - 33/41
Notes de lecture
○ Les Vacances d'Eric Sautou (par Ariane Dreyfus)
○ La Belle page, précédé de L’ami des amitiés de François Cariès (par Jean-Pascal Dubost)
○ Visage vive de Matthieu Gosztola (par Antoine Emaz)
○ L'inscription de la terreur de Yi Sang (par Vianney Lacombe)
○ Epigrammes de Friedrich Nietzsche (par Florence Trocmé)
Anthologie
Eric Sautou (Anthologie permanente)
François Cariès (anthologie permanente)
Lyn Hejinian (anthologie permanente, traductions inédites de Jean-René Lassalle)
Matthieu Gosztola (anthologie permanente)
Friedrich Nietzsche (anthologie permanente)
Fiches bio-bibliographiques
François Cariès
Lyn Hejinian
Friedrich Nietzsche
Poezibao a reçu
Poezibao a reçu n° 202, dimanche 12 février 2012
○ Ivar Ch’Vavar, Titre, Éditions des Vaneaux
○ E.E. Cummings, Érotiques, Seghers
○ Emily Brontë, Cahiers de poèmes, Points/Poésie
○ Gérard de Nerval, Œuvres complètes, tome 1, Classiques Garnier
○ Armand Dupuy, Jérémy Liron, faire-monde & papillons, Centrifuges
○ Jérémy Liron, en l’image le monde, La Termitière
○ Laetitia Ilea, Blues pour les chevaux verts, Le Corridor bleu
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 18 février 2012 à 10h26 dans Poezibao Hebdo | Lien permanent
Qui ne peut rire ici, ne doit point lire ici
Car, dès qu’il ne rit pas, « le Malin » s’en saisit
Les éditions Sillages ont publié il y a peu un remarquable petit livre, une collection d’Épigrammes de Nietzsche, traduites et présentées par Guillaume Métayer.
Car on ne le sait sans doute pas assez, Nietzsche s’est souvent fait poète, exploitant notamment la veine singulière du sarcasme en vers, héritée de l’Antiquité.
La très passionnante introduction de Guillaume Métayer tend à redresser l’image d’un Nietzsche « Dionysos hémiplégique » et amputé de sa face rieuse et de « cette puissance satirique dont l’épigramme est, depuis l’Antiquité, et en particulier à Rome avec le tournant opéré par Martial, un mode d’expression privilégié. Caractéristiques majeures du genre : la pointe et la brièveté. » Brièveté dont Guillaume Métayer souligne comme elle est au cœur du projet nietzschéen (p. 12)
Il faut saluer ici le travail de réflexion et de recherche éditorial qui propose la première véritable édition des Épigrammes de Nietzsche. Jamais publiées en tant que telles, alors même qu’une partie d’entre elles avaient été « rassemblées et publiées par Nietzsche lui-même en un véritable recueil, portant un titre, Raillerie, ruse et vengeance, et même un sous-titre, Prélude en rimes allemandes. ». Guillaume Métayer montre bien comment cette dimension a été finalement occultée alors qu’il y a là un corpus de soixante-trois poèmes « marqués dans leur foisonnement même par une remarquable unité de thèmes, de style et de ton ». Peut-être en raison de « notre conception même de la poésie, gauchie et rétrécie presque dans le seul goût élégiaque depuis le romantisme » (p. 14).
Et de proposer, en prélude à la lecture de ces épigrammes, une saisissante formule « Nietzsche porte en lui [...] les aspirations contradictoires d’un Hölderlin et d’un Voltaire ». Il ajoute aussi que son vœu explicite fut de trouver la force d’unir « les deux formes les plus éloignées, la sentence du moraliste et le Lied du musicien en une forme poétique inouïe, comme un prélude pour une humanité à venir, capable du rire tragique ».
Le traducteur montre également comme l’épigramme se trouve, dans l’œuvre, la « première formalisation aboutie de l’unité de la philosophie et de la poésie » (p. 26)
On notera enfin que la démarche éditoriale s’accompagne, on serait tenté d’écrire évidemment, d’une réflexion sur la traduction, dans une volonté de rompre avec la tradition de traduire « en vers blancs et en lignes arythmiques », alors même que ces textes sont tellement marqués par la rime et le rythme, qui étaient au cœur des préoccupations de Nietzsche.
Rythme au début, rime à la fin,
Et la musique pour âme, toujours.
N’est-ce pas dire tout le caractère inédit, la nécessité et l’actualité de cette édition ?
[Florence Trocmé]
Poezibao propose dans l’anthologie permanente de ce jour un choix d’épigrammes extraites de ce livre.
Friedrich Nietzsche, Épigrammes, traduit et présenté par Guillaume Métayer, éditions Sillages, 2011, 9,50€.
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 17 février 2012 à 09h59 dans Notes de lecture | Lien permanent
Ma chance
Depuis qu’à chercher je renâcle
J’ai appris à trouver vraiment.
Depuis qu’un vent m’a fait obstacle
Je navigue avec tous les vents.
Mein Glück.
Seit ich des Suchens müde ward,
Erlernte ich das Finden.
Seit mir ein Wind hielt Widerpart,
Segl' ich mit allen Winden.
L’intrépide
Où que tu sois, creuse profondément !
Les sources sont toujours sous terre.
Laisse les hommes obscurs à leurs piaillements :
« Sous terre, c’est toujours – l’Enfer ! »
Unverzagt.
Wo du stehst, grab tief hinein!
Drunten ist die Quelle!
Lass die dunklen Männer schrein:
"Stets ist drunten - Hölle!"
Vademecum-Vadetecum
Tu aimes mon allure ainsi que mon propos,
Tu marches toujours dans mon dos,
Mais suis tes propres pas plutôt,
Et tu ne m’en suivras que mieux – piano, piano !
Vademecum-Vadetecum.
Es lockt dich meine Art und Sprach,
Du folgest mir, du gehst mir nach?
Geh nur dir selber treulich nach:
-
So folgst du mir - gemach! gemach!
Le brave
Mieux vaut inimitié d’un bloc
Qu’amitié de bric et de broc.
Der Brave.
Lieber aus ganzem Holz eine Feindschaft,
Als eine geleimte Freundschaft!
Interprétation
Plus je m’explique et plus je m’enlise
Je ne puis faire ma propre analyse
Mais celui qui va sur sa propre voie
Met aussi au clair mon image, à moi.
Interpretation.
Leg ich mich aus, so leg ich mich hinein:
Ich kann nicht selbst mein Interprete sein.
Doch wer nur steigt auf seiner eignen Bahn,
Trägt auch mein Bild zu hellerm Licht hinan.
Vanité de poète
Donnez-moi juste un peu de colle,
Je trouverai le bois moi-même.
Loger dans quatre rimes folles
Un peu de sens ? Fierté suprême !
Dichter-Eitelkeit.
Gebt mir Leim nur: denn zum Leime
Find' ich selber mir schon Holz!
Sinn in vier unsinn'ge Reime
Legen - ist kein kleiner Stolz!
Ecce homo
Oui ! Je sais bien d’où je proviens !
Tel la flamme, rassasié par rien,
Je me consume en m’embrasant.
Tout ce que je touche devient lumière,
Charbon tout ce dont je me libère :
Flamme je suis assurément.
Ecce homo.
Ja! Ich weiss, woher ich stamme!
Ungesättigt gleich der Flamme
Glühe und verzehr' ich mich.
Licht wird Alles, was ich fasse,
Kohle Alles, was ich lasse:
Flamme bin ich sicherlich.
Friedrich Nietzsche, Epigrammes, traduit et présenté par Guillaume Métayer, éditions Sillage, 2011, pp. 43, 44, 45, 47, 49, 60 et 62 (attention, le livre n'est pas bilingue) - lire une note de lecture de ce livre
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 17 février 2012 à 09h52 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Mont-Ruflet
poème-feuilleton d’Ivar Ch’Vavar
33e épisode
Résumé de l’épisode précédent : Le lapin blanc conseille de forcer Alice sur ses brisées. Guy, Argo s’en chargent, avec Thierry la Fronde et sa bande. La Beste est lâchée. Elle rée et brame. Le cri « salope ! » tourne en spirale dans le bois et rebondit de tronc en tronc.
Pourris du chablis, rient. Tout le peuple lapin se tape le cul par
Terre, bat tambour et brandit baguettes - fronce le nez et littéra
Lement pisse de rire par les yeux (latéralement aussi, d’ailleurs,
Les jets pointillés de larmes partent des deux côtés, pas devant).
Enfin, voilà le tableau... Les écureuils ont lâché leur noisette, ils
Pouffent dans leurs petites mains griffues... Les mulots et les oi (1670)
Seaux se hèlent de bas en haut, de haut en bas, gloussent et se t
Irebouchonnent ; se voilent l’œil de l’aile ou de la patte et regar
Dent à travers plume ou poil la suite des réjouissances, l’air de
Dire « Oh, là ça devient tout de même un peu trop hard pour la
Pupille des petits animaux ! »... Schmitt-Cernunnos, couvert de
Bois et de ramée, surgit dans une poivrée de feuilles mortes, et
Il pousse un brame à coucher les fourrés ras par terre. ‒ L’écho
Reprend toujours et entortille comme lierre aux branches ses «
Sa-a-a-a-a-a-a-lope ! » Mais Lapin-Huit-Reflets et ses complices
Culotte-de-peau, Chaîne-de-Montre, Les-Besicles, Tambour-Ba (1680)
Guettes et tous les autres c’est le même tout à coup ‒ ouvre un
Œil et sursaute : « Putain ! comment ça s’fait qu’elle a pas ‘core
Gueulé ç’te sa-a-a-a... ? ». On le sent inquiet. Comme si la proie
Pouvait encore leur passer sous le nez.. Comme si Iphigénie n’at
Terrissait pas fatalement sur l’autel et n’allongeait pas d’elle-m
Ême le cou sous le couteau ?Forêt (& animaux) : à y bien regar
Der les gentils animaux... tout d’un coup on les voit ces salope
Ries d’animaux, ces carcasses à peine déguisées côtes pareilles
Aux doigts longs des goules et succubes ‒ la barbaque partout,
Petites carcasses-caresses, fétus de bêtes, phasmes et géotrupes (1690)
Des lépismes aussi, les cafards germaniques et tout ça dodeline
Tremblote du menton et se traîne bien vite dans le sillage d’Ali
Ce... aux cuisses d’écrevisse... enfin, Alice rosie par son footing
Matinal mais qu’est-ce qui lui prend, elle roule des yeux blancs
Elle se tord les mains les commissures de ses lèvres s’abaissent
Brusquement, ses épaules frémissent, sa chemise de nuit paraît
Trempée d’urine et de sueur... Allez encore un peu et elle nous
Émeut (elle nous a assez agacé comme ça).Elle ne fuit pas, non
Non : elle ne voit ni n’entend rien (elle est dans son rêve qui se
Déroule ailleurs. 1. Un bassin d’émail blanc, et elle tourne dans (1700)
Son sang. En songe la salive empaquette les frondaisons ‒ dans
Une sorte de filet.. de nasse aérienne (une manche à air de mail
Les lâches). Elle devient attentive, Alice : très attentive. Un min
Ce filet chaud coule : a priori c’est en elle, mais peut-être bien —
Peut-être bien sous moi quand même. Bon, pas de panique, elle
Nous reconnaît en tout cas, semble reconnaissante... Si lisses, l’
Échine, les aisselles happées (de concaves devenues convexes !
).& (plus tard) comme un groin sa face violine, couperosée ; les
Lippes déchirées, pendantes. — 2. Elle marche dans les ronces ;
Dans la fumée, fumée d’herbes peut-être de feuilles mortes, les (1710)
Pieds nus dans ses souliers vernissés... non elle n’atteint jamais
La porte avec derrière le beau – le beau, très beau prince charm
Ant (ses gencives ses dents) (son costume sa bite sa carte de cré
Dit) et quand les autres sur elle s’abattent, quand une poigne a
Saisi sa cheville et que ses cuisses pâles sont écartées à coups d’
Pieds... Alice, l’œil un peu entrouvert pousse la porte du salon,
épisode 34 le lundi 27 février 2012 (Poezibao fait une pause)
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 17 février 2012 à 09h50 dans Feuilleton | Lien permanent
Friedrich Nietzsche est né à Röcken, près de Leipzig, le 15 octobre 1844. Son père, pasteur, professeur de théologie et un temps protégé de Frédéric-Guillaume IV, meurt en 1849. Nietzsche entre en 1858 au prestigieux collège de Pforta. Il rencontre Ritschl, son professeur de philologie, en 1862, et le suit comme étudiant à l’Université de Leipzig, où il se fait connaître par des travaux érudits sur Diogène Laërce. C’est l’époque où il découvre la philosophie de Schopenhauer. En 1869, le jeune philologue est nommé, sans thèse, professeur de philologie à l’université de Bâle. Il se lie à Wagner dont il est alors un admirateur. Son premier ouvrage, La Naissance de la tragédie, enfantée par l’esprit de la musique, lui vaut des polémiques dans les milieux universitaires, notamment avec Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff. Il publie ensuite quatre Considérations inactuelles, pamphlets philosophiques contre l’Allemagne contemporaine et en particulier l’historicisme de l’université, auquel il oppose le génie créateur de Wagner et de Schopenhauer. 1878 marque une rupture avec Wagner, en même temps qu’un changement de front philosophique et littéraire : il publie Humain, trop humain, dédié à Voltaire pour le centième anniversaire de sa mort. En 1879, son état de santé lui interdit désormais l’enseignement et il obtient un départ en retraite anticipé. Il commence alors une vie errante entre l’Allemagne, l’Italie, Nice et la Suisse (Sils-Maria). Il publie alors de nombreux ouvrages (voir bibliographie ci-dessous) avant de sombrer dans la démence et l’aphasie, en 1889. Il meurt à Weimar le 25 août 1900.
Nietzsche a toujours pratiqué l’écriture poétique, en lien étroit avec son activité philosophique. Outre les épigrammes, il a publié les Idylles de Messine et laissé de nombreux poèmes inédits dont les Dithyrambes de Dionysos.
Bibliographie
La Naissance de la tragédie, 1872.
Considérations inactuelles, 1873 – 1876.
Humain, trop humain, I, 1878.
II. Opinions et sentences mêlées, 1879 ; Le Voyageur et son ombre, 1880.
Aurore, 1881.
Le Gai Savoir, 1882 et 1887.
Ainsi parla Zarathoustra, 1885.
Par-delà bien et mal, 1886.
Généalogie de la morale, 1887.
Le Cas Wagner, 1888.
Crépuscule des idoles, 1888.
Nietzsche contre Wagner, publié en 1889.
L’Antéchrist, 1888.
Ecce homo, 1888.
Choix d’œuvres poétiques
→En français :
Poésies complètes, présentées et traduites par G. Ribemont-Dessaignes. Postface de Jean-Pierre Begot, Paris, Plasma, 1982.
Poèmes, 1858-1888. Dithyrambes pour Dionysos, présentation et traduction de Michel Haar, Paris, Gallimard, 1997.
Epigrammes, traduit et présenté par Guillaume Métayer, Editions Sillages, 2011
→En allemand :
Gedichte, herausgegeben von Mathias Mayer, Stuttgart, Reclams Universal-Bibliothek, 2010.
Choix d’études critiques :
Charles Andler, Nietzsche, sa vie et sa pensée, Paris, Gallimard, 1958.
Karl Jaspers, Nietzsche, introduction à sa philosophie, Paris, Gallimard, 1961.
Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie, Paris, PUF, 1962.
Eugen Fink, La Philosophie de Nietzsche, Paris, Éditions de Minuit, 1965.
Jean Granier, Le Problème de la vérité dans la philosophie de Nietzsche, Paris, Éditions du Seuil, 1966.
Pierre Klossowski, Nietzsche et le cercle vicieux, Paris, Mercure de France, 1969.
Bernard Pautrat, Versions du soleil, figures et systèmes de Nietzsche, Paris, Éditions du Seuil, 1971.
Martin Heidegger, Nietzsche, Paris, Gallimard, 1971.
Curt Paul Janz, Nietzsche, biographie [1978-1979], Paris, Gallimard, 1984-1985.
Patrick Wotling, Nietzsche et le problème de la civilisation, Paris, PUF, 1995.
Georg Brandes, Paris, L’Arche, 2006.
Guillaume Métayer, Nietzsche et Voltaire. De la liberté de l’esprit et de la civilisation, Paris, Flammarion, 2011.
[Guillaume Métayer]
fiche Wikipédia (en français)
version numérique de l'édition critique allemande établie par G. Colli et M. Montinari / Édition en fac-similé du corpus nietzschéen, sous la direction de P. D'Iorio. (en allemand)
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 17 février 2012 à 09h45 dans Poètes (fiches bio-bibliographiques) | Lien permanent
Largement influencé par la poésie occidentale (principalement Dada et le surréalisme), le poète coréen Yi Sang (1917-1937), est celui qui fit entrer la modernité dans la littérature de son pays. Ses écrits furent reçus par ses contemporains avec incompréhension, car Yi Sang transgressait les habitudes de ses lecteurs par l’étrangeté de son langage et la déconstruction de sa syntaxe. L’inscription de la terreur rassemble des nouvelles inédites ainsi que des poèmes dont certains déjà publiés en France, mais dans une traduction nouvelle de Ju Hyounjin.
Dans le Poème n°1 de Perspective à vol de corbeau, Yi Sang use de signes mathématiques pour décrire 13 enfants qui courent vers la route en ayant peur, tout en restant des chiffres qui progressent à l’intérieur de la page, – mais ils peuvent également ne pas avoir peur, ne pas courir vers la route et perturber ainsi la logique de la succession de leurs numéros à l’intérieur de la page, puisque chaque signe, chaque enfant est parfaitement interchangeable dans le poème de Yi Sang : « 13 enfants qui ne courent pas vers la route c’est aussi bien »
Ce moi indifférencié, ce moi qui n’existe que s’il est le plusieurs du même, nous le voyons dérouler sa présence anonyme dans le poème n°2, et même si un père est nommé plusieurs fois dans le texte, ce n’est pas un père, c’est le moi du poète qui prend plusieurs fois le rôle du père « quand mon père sommeille près de moi je deviens mon père et je deviens encore le père de mon père » il est tout cela successivement à chaque instant « en jouant mon rôle et le rôle de mon père …et celui du père de mon père tout cela à la fois », montrant ce glissement des possibles à l’intérieur du moi.
Dans les nouvelles de L’inscription de la terreur, Yi Sang a recours plusieurs fois à lui-même pour incarner des personnages différents qui jouent le même rôle en même temps, mais à la différence de la forme courte des poèmes, où la pluralité des personnages est simultanée, nous suivons ce mouvement à l’intérieur des nouvelles dans une succession d’évènements émotionnels qui représentent les différents possibles du moi de l’écrivain qui peut ainsi montrer par des recouvrements successifs l’étendue de son territoire intérieur dans une fiction entièrement dégagée des impératifs traditionnels. Cette prose largement autobiographique dans laquelle Yi Sang joue à être lui-même parût bizarre et excessive à ses lecteurs par la refondation du langage qu’il opère. Ces nouvelles sont écrites à plusieurs moments en même temps pendant lesquels chacun des versants de son autobiographie intérieure peut être exploré, et mis au service de la nouveauté de son écriture.
Dans L’araignée rencontre le cochon, qui est la première nouvelle du recueil, Yi Sang contracte tous ses thèmes, la diversité des moi, la pluralité des entrées du temps, l’autobiographie déguisée, ainsi que ces moments où loin des théories, de la provocation et du jeu qui sont le ressort de son travail, le réel se découvre dans sa nudité :
« Un an enfermé : tout se décomposait vivant devant lui. Le mois de janvier la gueule ouverte. »
« Tous les jours identiques. Seule certitude : ils se succèdent. (Quelle mère immense m’a abandonné là ?). »
Dans son poème Miroir, nous retrouvons le thème du moi divisé, de l’intensité du rien qui se découvre dans la glace :
« Du fait du miroir je peux toucher le moi dans le miroir
Mais sans le miroir comment aurais-je rencontré le moi dans le miroir »
Dans Boiteux•Boiteuse, c’est l’angoisse du silence, de l’absence au monde déjà ressentie dans Miroir, qu’il faut absolument combler :
« au moins y aura-t-il du bruit si on déchire un astre
je garde la cadence
voudrais-je même être cadavre ne serais-je pas cadavre »
Mais il n’y pas seulement cette angoisse. Il existe également chez Yi Sang le désespoir d’un homme qui mourra à 27 ans et qui trouve la force d’affronter sa fin prochaine avec dérision.
Ainsi dans poème n°6 :
« tout trempé je me suis échappé comme une espèce de bête.
Bien sûr personne ne l’a su ou vu mais est-ce bien ça est-ce vraiment comme ça »
Yi Sang se nomme “modern boy”. C’est vers l’avant-garde qu’il se tourne pour lutter contre la poésie sentimentale coréenne du début du 20ème siècle : il s’agit pour lui d’aller aussi loin que les occidentaux contemporains dans leur révolte, en créant le sCANDAL (poème n°6), non seulement dans ses poèmes, mais dans sa vie personnelle. « Mon seul souhait, c’est que mon Anatomie des derniers instants puisse effrayer les intellectuels du monde entier » . Cette rage et cette impatience lui ont permis d’écrire en sept ans une œuvre qui allait devenir aussi singulière que celle des poètes qui l’avaient inspirée.
[Vianney Lacombe]
Yi Sang
L’Inscription de la terreur
Traduit du coréen par Ju Hyounjin,
Postface de Claude Mouchard
Collection « Les grands soirs »
Editions Les Petits Matins, 12 €
site de l’éditeur
Rédigé par Florence Trocmé le jeudi 16 février 2012 à 13h09 dans Notes de lecture | Lien permanent
Poezibao a publié hier une note de lecture d’Antoine Emaz sur le livre Visage Vive de Matthieu Gosztola.
Murmure
Comme s’il le prononçait mais il
N’a pas besoin d’être prononcé
Pour mordre le cœur comme
Quelque chose
Qui vient et qui repart aussitôt
Je retrouve malgré tout le
Chemin jusqu’à son visage de lui
Dans les jours de l’été qui
S’émancipent des chemins
Il faisait un froid terrible
Dans le visage
De cet enfant-là
Courant pour rejoindre ce qui
Pouvait être rejoint là-bas
Très bas-là-bas dans sa tête
Courant dans sa tête
S’emmêlant les pieds dans les
Pensées automatiques
Personne n’est venu à
l’enterrement
Ni les fleurs de la petite Ida
Ni la petite sirène
Ni le soldat de plomb
Pourtant vaillant
Ni la reine des neiges
Ni le vilain petit canard
Ni la bergère ni le ramoneur
Ni l’ombre
Ni la petite fille qui marche « ainsi
Ses petits pieds nus tout rougis
et bleuis par le froid »
Ni rien
Il y a eu un silence aux mille
fleurs mais le visage est une belle
Chose
À prendre dans les pensées du
Matin du midi du soir
De la nuit quand elle se trouve
Être
Matthieu Gosztola, Visage vive, Gros Textes, 2011, pp. 5 à 7
Matthieu Gosztola dans Poezibao :
bio-bibliographie, Sur la musicalité du vide, 2 (parution), ext. 1, « Ecrire un recueil de poèmes à propos d’un génocide, cela a-t-il un sens ? », Débris de tuer
Rédigé par Florence Trocmé le jeudi 16 février 2012 à 10h02 dans Anthologie permanente | Lien permanent
Le titre arrête, bloque par du manque. Faut-il lire « Visage, mémoire vive », « Visage, qu’il vive ! » ? Quelque chose manque : et pourtant les deux vi(es) insistent sur l’encore-là, le vivant autant que l’à vif. Un livre de vie et de mort, pas seulement de séparation. On est encore dans le temps : « Ton visage : l’année tout / Entière en est atteinte » (p21) ou « Pendant les huit mois de ton / Sourire immobile » (p49). Mais on peut être aussi dans le définitif, le révolu : « Ton décès // Un visage on ne sait pas où / Commence ce qui change de place » (p24), ou bien « Ton visage / Sans lendemain //Des inconnus ont envoyé des / Fleurs » (P22). En fait on n’est pas dans le temps d’un récit mais dans la période de la fin, quand tout se désorganise ou tourne en boucles de motifs différents mais en nombre réduit : le visage, la douleur, la mort, le silence, l’enfant…
La forme d’écriture choisie exprime bien cet émiettement d’être, cette impossibilité de lisser le vécu en un récit chronologique clair, habituel. Ce sont de petits groupes de vers libres, eux-mêmes souvent fragmentés par des rejets durement marqués. Sur ce point, l’écriture est assez différente de celle employée dans Musicalité du vide, 2, alors que la proximité thématique du deuil est évidente.
« L’enfant » : on ne saura pas qui. L’auteur le tutoie sans jamais le nommer ou donner un lien de parenté. L’enfant est tout entier dans sa douleur et la maladie de sa mort. « L’enfant / Il me montre ses / Dessins / Il y a ses peurs dans ses dessins / Il pense qu’elles vont prendre / Leur envol // Aussi à partir du papier » (p65). On le voit par cette peur, l’enfant n’est pas inconscient, il sait que « La mort avance lentement / Dans le jardin et bientôt // Elle existera » (p64). Cette conscience de sa propre fin est une des tensions fortes du livre.
En face, ou plutôt avec, le « je » accompagne fraternellement cette lente fin de vie. Il ne soigne pas plus qu’il ne se lamente ; il reste dans une sorte d’impuissance silencieuse. « Tes silences ont beaucoup de / Peine // J’aimerais être ce qui vient / Enlever la peine // En partie » (p48). Le « je » est dans une attitude aidante, compatissante, accompagnante, plus que révoltée face à l’inacceptable inévitable. Lisant, j’ai plusieurs fois repensé au personnage de Rieux dans La Peste, confronté à l’agonie du fils Othon ou de Tarrou. Mais le parallèle tourne court : il n’y a pas de lutte chez Gosztola, pas de combat ou d’agonie au sens propre, et ce n’en est que plus rudement humain. Les séquences du poème nous donnent des fragments en désordre d’une séparation entre deux êtres ; ils peuvent seulement s’aider, s’aimer. Par exemple, le « je » devine les pensées de l’enfant : « Ton corps est traqué dans ta / Tête //Tu es parmi les choses / Et les gravats / Tu cherches à passer » (p72). Mais l’un et l’autre ne peuvent échanger leurs peaux, et ils le savent. Il y a beaucoup de retenue dans ce livre, et le choix de la bribe, de la séquence courte, est particulièrement approprié. Le lecteur ne devient jamais voyeur, il n’en a pas le temps, même s’il partage l’intensité de cette lente séparation. « Je te regarde il y a la neige / Toute la neige silence d’un / Visage » (p86).
[Antoine Emaz]
Matthieu Gosztola , Visage vive, Editions Gros textes – 98 pages – 7€
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 15 février 2012 à 10h53 dans Notes de lecture | Lien permanent
Mont-Ruflet
poème-feuilleton d’Ivar Ch’Vavar
32e épisode
Résumé de l’épisode précédent : Une soucoupe volante n’a pas été loin de se poser dans le sous-bois. Un lapin plutôt coquet et très pressé car toujours en retard gicle d’un arbre creux. Il déplore la situation présente et en impute la responsabilité à Alice, immigrée de derrière le miroir.
L’éliminer. De sa présence nous avons commencé à pâtir, tous !
Elle fera de notre monde une terre vaine, un waste land. Croyez
-En mon expérience et ma sagesse. ‒ Ne la tuons pas forcément.
Mais forçons-la sur ses brisées. ‒ Foutons-lui une sainte trouille !
Qu’elle en souille son fond de braies. Oui, tout d’abord Guy va
Passer deux ou trois fois sous ses fenêtres, en arborant un souri
Re de plus en plus gentil et de plus en plus carnassier. Il y aura
En outre un reflet pas net dans le verre de ses lunettes, un vent (1620)
Anormalement tiède tiendra sa mèche souplement dressée sur
Sa tête... Elle ne supportera pas ça et filera dans le bois...Mais là,
Là, mes amis, frères, camarades, elle ne tardera pas à entendre
Derrière elle, dans son sillage à grands plis et aussi peu discret
Qu’une aurore boréale...le grondement, le roulement, et l’ahan
Le monumental barrissement de la Beste ! piqueté, persillé par
Les cris plus pointus que banderilles de ses servant s ; et desser
Vants. Oh ! quand la Beste sera après son fumet ! elle le saura !
Elle le saura, Alice, je vous le dis, moi, elle le saura. — Comme
C’est bon, d’y penser, non ? Elle aura la suée de sa vie entre ses (1630)
Omoplates. Nous on sourit, on plisse et voire on serre les yeux
On hoche lentement la tête: on apprécie. - On écoute, les doigts
Croisés sur le ventre, les pouces se touchant du bout et prêts à
Tourner frénétiquement l’un autour de l’autre quand la meute
Passera aux choses sérieuses. Humhum. - J’entends déjà Argo
Crier : « Je vais lui s’couer la charogne, la gueuse ! je vais lui ra
Cler la muqueuse ! » Elle court elle court... Elle court dans l’on
Dée de sa propre suée, ô, dans la vapeur de sa grande sueur, ô
Alice ! dans le cube étroit de son rude effroi, elle allonge encor
Sa foulée, Alice. Aux cuisses d’écrevisse. Et eux, l’aigre vice au (1640)
Corps chevillé, l’âcre viscosité de la bestialité, ils se multiplient
Sur tous les sentiers parallèles. ‒ Et puis arrive Schmitt, mi-tiré,
Mi-poussé par ses desservants, la Beste ! et lui, la tête dans une
Lourde et sonore tête de cerf, ‒ lui seul ne la voit pas et n’a pas
Les yeux piqués dans son dos, il ne voit rien, il sent seulement,
Le fumet ! il tend les bras en avant, il bande colossalement et b
Rame et rée, il fait un bruit terrible de branchages froissés, et...
« Redresse-lui l’conduit ! piaillent les autres, ‒ redresse-le-lui à
Ç’te salope ! » Le mot est lancé, et partout dans le bois l’écho le
Répercute : Sa - a - a -a – a – a – lope ! « Alice ! Alice ! », qu’on (1650)
Crie en courant dans le taillis (Thierry la Fronde et sa bande ?).
Quand elle s’entend appeler par son nom, la victime — c’est ici
Que ça devient sublime. Elle comprend qu’elle n’échappera pa
Z à son destin, qu’elle est la première sur la liste et peut-être la
Seule. Mais ce qui serre le cœur vraiment, c’est les sourires, les
Petits signes amicaux des poursuivants, et les cris qu’on entend
« Attention, Argo ! le sentier tourne ! appuie un peu sur la droi
Te », «Préparez-vous à lâcher la Beste ! », « Thierry et Guy ! su
R le chablis, garçons ! », « Jehan et Boucicaut ! restez à la même
Hauteur ! », « Eh ! elle court la crotte au cul, regardez ! ». Rires, (1660)
Et rires, bordées et salves de rires, gros, gras, spumeux, répercu
Tés cent fois et s’étendant en une grande nappe ondulant sur le
Bois. Hommes, gnomes, trognes, les gens du Moyen Âge vêtus
De vert et de roux, les champignons aussi rient les vieux troncs
épisode 33, vendredi 18 février 2012
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 15 février 2012 à 10h37 dans Feuilleton | Lien permanent