La poésie de Christophe Lamiot Enos :
la musique comme Récit mémoriel*
Toute l’œuvre de Lamiot Enos épouse (et non se confond avec) un profond et savant travail de la mémoire qui trouve l’occasion de se manifester dans le poème, et, davantage encore, en poème. « Toujours, la forme que prenait mon souvenir me requérait tout particulièrement. C’est à partir de ce relief que j’organise mon travail – selon l’exigence qu’il m’y semble voir indiquée, de le reproduire par tous les moyens envisageables. » (Après-lire de 1985-1981) La forme du poème apparaît comme la solidification jamais acquise de l’informe – la matière (c’est-à-dire l’entité) de la mémoire, toujours changeante, évasive, se dérobant autant que se recomposant spontanément et fallacieusement face à l’entreprise de restitution, quelle qu’elle soit – sous la forme de mouvements et de tâtonnements (rien n’est jamais figé, dans la poésie de Lamiot Enos : cette dernière naît d’un élan fondateur – celui de la mémoire – autant qu’elle le donne à percevoir – élan qui est aussi, et d’abord, élan de vie), lesquels manifestent la recherche inlassable de la plus grande justesse possible. Aussi, la totalité de la mémoire de l’auteur, entité jamais actualisable et jamais même perceptible si ce n’est comme l’invisible qui tient ensemble les fragments éclairés (et ainsi rendus visibles) par un effort de restitution de la conscience, trouve son inscription et comme sa propre présence dans un Récit complet mais absent, duquel ne restent que des fragments qui sont autant de variations infiniment recommencées que l’on nomme poèmes, mais que Lamiot Enos a pu appeler, peut-être plus justement encore, « illusion[s] ». Ce Récit complet et absent n’est que la matérialisation sous forme d’une virtualité altière de l’ensemble des lois (de la Loi) que l’auteur devine ou croit deviner au sein de l’harmonie toujours foisonnante du visible (les lois par lesquelles se déploie le visible dans son infinité de nuances possibles) et qui poussent le poème, dans son existence même, à suivre, pour pleinement exister – dans une existence qui ne soit pas de fortune, mais équivalant à l’existence à laquelle il renvoie (et qu’il cherche à rendre visible et non pas à restituer : l’existence du passé dans son détail vécu) –, des lois également, d’où le recours à un travail très intense et extrêmement abouti sur tout ce qui a trait à la métrique (qui n’est pas sans rappeler l’exigence de Jacques Roubaud, extrêmement féconde et salutaire, à l’égard du sonnet tout particulièrement).
Comme l’écrit Yves di Manno en quatrième de couverture de ce volume, dans ce « [r]écit [qui] couvre le second semestre de l’année 1985, marquant l’arrivée et l’installation de l’auteur à l’université de Cornell, sur la côte Est des Etats-Unis[,] [i]l s’agit avant tout, au fil de la chronologie, de rendre compte de l’existence quotidienne – dans sa banalité et ses saveurs – à travers une accumulation de notations : gestes, décors, situations, regards et paroles échangés étant ici restitués avec une netteté et une précision exemplaires. » Tout détail est convoqué dans la rythmique incessante du poème. L’arrêt de ce dernier n’est jamais conclusif (nous sommes bien là face à des variations incessantes) : cette fin du poème qui n’est en rien une finalité correspond ainsi à la suspension d’un élan qui se confond avec l’élan de vie – puisque l’élan de la mémoire se confond avec l’élan de la conscience – et du reste, tout est mémoire, puisque notre regard ne fait jamais que reconnaître, loin de toute vision (laquelle implique primitivité) possible. Avec Lamiot Enos, la mémoire est retranscrite de telle façon qu’elle n’est pas la convocation par la pensée de ce qui peut être façonné par l’intellection et catégorisé suivant des schèmes mais bien au contraire ce qui est le passé – dans sa richesse – restitué au présent, sans que celui-ci soit, justement, passé au crible de la conscience (et donc de la connaissance). Ainsi la mémoire, du fait des poèmes de Lamiot Enos, apparaît-elle dans une primitivité décapant notre regard, comme si, par la lecture, on avait l’occasion de vivre (et non plus d’assister à) une mémoire personnelle qui devient ainsi, de par l’appropriation singulière à chaque fois dont elle est l’objet, une mémoire impersonnelle.