Le piano humain
J’étais au théâtre l’autre soir, la scène était noire, agitée de vaguelettes qu’enflait la rumeur de ressac des platines, laquelle s’étirait parfois vers les aigus, déploration de sopranes irréelles –anges ou sirènes, il ne m’intéressait pas de départager – dont la sophistication sonore me ramenait étrangement au bruitage bricolé de certaines pièces radiophoniques écoutées autrefois, dans la même indéfinition noire et mystérieuse du lieu
Sur les vagues un carré blanc, radeau forcément ou Malevitch, éviter les clichés.
Blanc sur blanc un homme jeté, inerte, puis à peine bougeant, comme corps par la marée. La lumière, le localisant, le faisait peu à peu sortir de la nuit, et parce que blanc devenir lui-même la lumière et sa source, illuminant un fait dont la réalité, au fur et à mesure que se développait le mouvement, l’emportait sur toute métaphore sans cesser pourtant d’en éveiller les potentialités.
Ce fait était d’un corps. Et le corps, d'un danseur intégralement voué à réincarner la difficulté originelle du corps à se mettre et à tenir debout, soumis à l'irrésistible attraction de la force de gravité et mû par le désir fou de lui échapper dans un subjuguant et douloureux enchaînement de déséquilibres, de chutes et de remontées. Une Dj dans l’ombre latérale de la scène soutenait et épousait ce travail avec le son de ses platines, sans que l’on puisse dire qui par ces invisibles fils de l’un à l’autre tendus, de l’un gouvernait l’autre.
Dans la dernière phase, le corps mis debout et semblant sur le point de pouvoir s’y maintenir dans une tension bombée menacée par des oscillations de moindre amplitude, regarde, dis-je à l’enfant qui m’accompagnait, ainsi était ton corps au moment de faire tes premiers pas.
Mais à peine le danseur, avec l’aisance et l’enfantine jubilation de la marche enfin conquise, parcourait-il apaisé, dans la pleine lumière, le périmètre du carré, une nouvelle phase en lui s’ébauchait, un désir nouveau par quoi parachever son fol arrachement à la pesanteur : l’impossible, voler, tendait déjà le corps vers les airs, le noir se faisait et dans les flash de lumière intermittente on le voyait débouler en hauteur au-dessus du sol comme un animal bondissant dont on n’intercepterait que le sommet des bonds.
Partiel est le compte-rendu que j’en fais. Exemplaire, l’expérience donnée à vivre, toute densité vitale concentrée dans le corps dont le danseur était l'habitant parfait, chacun de ses muscles, nerfs, tendons au plus juste tendus, resserrés ou relâchés comme cordes de piano par l'accordeur qu'il était à lui-même . C’est ainsi me disais-je , oui, c’est ainsi qu’il devrait être possible à chaque vivant d'habiter chaque seconde de la vie."
Après le rêve - qui si bien décrit l’état qui était le mien lorsqu’au sortir de la salle de spectacle, en l’occurrence l’écrin atemporel d’un théâtre à l’italienne, il me fallut rejoindre le jour ordinaire -, se trouve être le titre d’une installation que je visitai peu après et dont l’extase statique me sembla être, par une de ces coïncidences aléatoires que le hasard mystérieusement nous offre et que je n’ai de cesse de recevoir, le contrepoint exact de la danse à laquelle je venais d’assister.
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