Premier livre de poèmes de Livane Pinet (recueillant un certain nombre de pièces pré-publiées dans Conférence, Le Nouveau recueil, Po&sie), La Part d’ombre, qui s’organise en trois ensembles (« Mesures de nuit », « Non plus ce paradis », « La maison sans toit »), fait entendre une voix qui s’affirme non sans gravité en traversant avec bonheur plusieurs influences majeures et amies (celles de Michaux, d’Yves Bonnefoy, de Philippe Jaccottet, de bien d’autres encore dont témoignent les hommages discrets à Leopardi, à Mandelstam, ou le dialogue souterrain avec Baudelaire et Rimbaud), mais comme autant de tremplins qui permettent l’envol de tout vrai poète : c’est-à-dire puisant dans la profondeur, dans l’inattendu et l’inentendu de son propre imaginaire. On pourrait même suivre, au fil du recueil, la fermeté acquise d’un tracé sachant creuser son sillon, et le dégagement d’un timbre qui n’est qu’à soi.
Il ne faudrait pas en effet s’arrêter à un premier effet de surface, dû à l’accueil de formes d’apparence légère, comme la comptine à résonance enfantine, proches de la fantaisie d’un Desnos qui aurait intégré l’humour noir de Michaux. Ainsi en va-t-il de bien des premières pièces comme, à l’ouverture, « Coléoptères » (« Pris à la nasse coléoptères / […] / vous n’avez même plus d’air pour respirer / même plus de songe pour étendre vos jambes / […] / même les étoiles coléoptères / n’ont plus assez de gaz pour luire / même les étoiles / prises à la nasse / ainsi les poissons du ciel / où nuage n’est plus vivre / […] / où nuage verse son eau mauvaise / dans l’océan des détritus ! / […] ») ; ou, peu après, « Il fait nuit » (« Il fait nuit sur la terre / il fait jour la terre / tourne sans retour / […] // Il fait nuit sur la terre / il fait jour et le jour / incline dans le jour et la nuit / sombre dans la nuit // […] »). Car si, dans la suite de cette petite fable – forme à laquelle on songe du fait d’une justification typographique centrée de vers toujours hétérométriques, à la manière du La Fontaine de l’enfance –, « tant d’astres dans l’ombre / absorbent les nombres », c’est pour dénoncer, par l’expansion d’une telle anti-lumière – comme on parle d’antimatière – toute position idéaliste, fondée sur l’harmonie des nombres et projetée, en Occident depuis Pythagore, sur l’ordre divin d’une beauté du cosmos : « La pomme ne sera jamais mûre » (celle de l’harmonieuse gravitation newtonienne, ou celle des fruits du jardin d’Éden), « la pomme – l’obscur / l’obscur désastre »… Contraire d’« astre » depuis au moins Mallarmé (et son fameux « chu d’un désastre obscur ») relayé par Blanchot, le désastre s’étend partout en effet, comme l’allégorise en un court emblème « Le bois désert » qui clôt la première section – réécriture au négatif du grand mythe néoplatonicien d’Amour et Psyché : « Vieille âme sans sommeil / erre / erre vieux vautour / car Amour au pied rapide a filé / au-dessus du bois désert ».
D’où l’ambiguïté d’intitulé de la deuxième section (« Non plus ce paradis »). En suppléant à l’absence de ponctuation selon la leçon reçue d’Apollinaire, lira-t-on : « Non, plus ce paradis ! », comme une mesure de protestation contre une idéalisation trompeuse (de l’enfance en particulier) ? ou lira-t-on, au contraire : « ce paradis qui n’est plus » – au sens où il aurait véritablement eu lieu mais, comme tout autre « astre », n’aurait pu échapper à son extinction ? Les deux poèmes d’ouverture, d’une facture plus ample, paraissent incliner du côté d’une désidéalisation du « je », qui ne saurait assumer, à partir du trésor des sensations d’enfance, une lyrique de sommation des existants du monde. Il me semble reconnaître, dans l’étonnante litanie du premier, « Je ne suis pas », l’inversion d’une grande page de Dans le leurre du seuil (au finale de la section « La terre ») où Yves Bonnefoy élargit l’identité du « je » lyrique à la totalité de la création : « Oui, moi les pierres du soir, illuminées, / Je consens. // Oui, moi la flaque / Plus vaste que le ciel […] », etc. ; alors qu’ici au contraire s’obstine une voix qui paraît universellement négatrice (« Non je ne suis pas la lumière d’octobre qui bouge / dans les branches / je ne suis pas ces feuilles […] / non plus cette vigne […] / ces mûres sauvages dans les ronces / non plus cette toile d’araignée où se prend la lumière / […] ») – à la réserve près des deux derniers vers, où il faut cette fois sous-entendre en ellipse la positivité d’un verbe d’existence (je suis) : « mais le nuage attardé / et cela encore ».
Merveilleux nuage qui court, depuis « L’Étranger » du Spleen de Paris, à un Ailleurs espéré salvateur : le poème suivant, « J’ai l’âme délavée », si proche du tempo de « La Ralentie » de Michaux (« J’ai l’âme délavée / – j’ai ou je suis / pour cette chose insaisissable que l’on a ni l’on est ? // J’ai l’âme qui descend et je porte bretelles / je suis où je m’absente dans l’eau d’une flaque / je – qui ? ») – tout en creusant d’absence, au passage, la profondeur ontologique de la flaque qui clôt précisément Dans le leurre du seuil – , espère en cette ouverture rêvée : « Parfois je m’étends et m’étale et j’entends / l’âme marine en corne de brume : // […] // Mon âme quelque part dans la brume des mers / mon âme en écueils en écume en amarres // J’ai l’âme qui attend et qui ne peut qu’attendre ». Passe « En V le vol des oiseaux migrateurs » échappant, par le haut du ciel et comme en signe de victoire, au cynégétique massacre du « gracile » chevreuil rendu à son « poids / de viande le regard de la terre » (« Dans la lumière d’octobre ») ; et c’est aux « goélands allant vers l’île » que le « je » – qui les « regarde de cette rive-ci », bloqué qu’il est dans l’Ici – adresse sa prière : que « dure encore le ressort / de ma chanson […] cassé d’un côté / de la vie […] » ; « Vous les oiseaux partant vers le large / soulevez cette voix oppressée » – jusqu’à rendre à nouveau possible la charge d’espoir de l’Ailleurs rimbaldien : « demandons à l’été / l’éternité » (« Air d’été »). On découvrira enfin, dans le court cycle musical de la section suivante, l’irréductible bipolarité qui sous-tend, métaphysiquement, un tel espoir : « Misère ! / que le monde est sale / – Musique ! / que le monde est clair » (« Étendue entre vous… »). (pour lire la suite, cliquer sur "lire la suite de....")